Open Blue Eyes

Au jour le jour, des études de médecine à la photo, un regard sur le monde et autres petits riens sur lesquels vous raconter mes histoires.

06 mai 2008

Euuuuuh… Help ?

Garde en Réa.

C’est une unité de Réanimation digestive, mais l’externe est là aussi pour les services de chirurgie à côté, un peu, surtout pour les ECG [les Electro-Cardio-Grammes].
Je connais bien le service, l’interne et la chef de garde ont l’air sympa.
A la contre-visite, les patients vont tous globalement pas trop mal, la nuit s’annonce bien.

Et comme c’est calme, sur le coup de 19h30, j’ai la bonne idée d’aller faire les ECG du soir plutôt que d’attendre que les infirmières me dérangent en plein repas : « Oui l’externe ? on a deux ECG à faire en chirurgie E ! ».
Pas merci ni bonsoir, ni même bon appétit, je déteste.
Donc ce soir, je prends les devants, quitte à râler par anticipation parce que screugneugneu quand même, y’a au moins un ECG sur deux qu’on me demande de faire et qui n’est pas justifié, ou qui pourrait attendre le lendemain matin, ou avoir été fait avant, d’ailleurs. Et puis les infirmières aussi savent les faire ! Bref.

 
Donc en service chirurgie E, je passe ma tête dans l’entrebâillement de la porte du bureau des infirmières. Sourire, Bonsoir, Pas d’ECG ? Ah ben bonne nuit alors !
Chirurgie D, pareil, dis donc, c’est mon soir de chance en fait !
« Ah sauf peut-être la dame de la 12. Enfin, c’est pas indispensable, mais comme elle tapait à 80 tout à l’heure, faudrait peut-être contrôler, si ça vous dérange pas ? »

Demandé comme ça, évidemment que non, ça ne me dérange pas.

Et roule l’appareil à électro jusqu’à la chambre 12. Et bonjour madame machin – c’est bien comme ça votre nom ? – je viens vous faire un petit ECG. Ca prend 5 minutes et ça fait pas mal, vous connaissez ?

C’est une toute petite mamie qui est devant moi, et qui fait un peu la grimace.
- Malodos… Gneucreuhé le lit …
- Euh, pardon ? Aaah vous remonter dans le lit ! Tout de suite.

Je bénis mon expérience en maison de retraite. Pour le décodage et pour la technique de remontage dans le lit. J’aurais été bien embêtée sinon…

- Bon, ça va là ? Alors, il va falloir remonter votre t-shirt, voilààà, que je colle les électrodes.
Je m’applique, parce que, chez les mamies, faut trouver où coller nos 6 petits patchs entre les plis et le reliquat de sein gauche. Dessus, dessous ?

Et je me pose sans doute cette question cruciale quand j’entends un ronflement étrange.
J’ai appris plus tard que c’était la respiration « stertoreuse » du coma profond.
- Madame machin ? Faut pas s’endormir hein !
Je parle fort avec les vieux, question d’habitude. Mais ça ne la réveille pas.

- Madaaaaaame … Eeeeh, oh !
Tape sur la joue hésitante (au début), puis je pince les doigts comme j’ai vu faire pour le Glasgow des comas. Rien.

Mon ECG. Vite, qu’est-ce qu’il en dit, de ça, mon ECG ?

"Bip"…… …… il dit. … …. "Bip"… ….

Heu. Un bip toutes les 15 secondes, c’est largement insuffisant, non ?

Je vérifie les branchements, mais non. C’est bien ça. ….."Bip"…. .... .... .... .... "Bip" .... ....

Euh… Help ?
Mayday ?

En y repensant je me rappelle de la petite moi, 5 ans et des poussières, quand maman m’avait laissé surveiller le caramel en pleine cuisson. Hissée sur ma chaise, à distance de la casserole comme il se doit, je regardais roussir le doux mélange de sucre et d’eau. Et au moment d’appeler maman, impossible de trouver les mots. « Heuuuuuu….. Heuuuu…  heu…. Maman ? Euh….. Y’a euh…..... » L’expression « Maman c’est bon ! » devant me paraître trop triviale, j’avais finalement réussi à sortir un « Ca Brûle !!! » quand il était trop tard. Evidemment.

Mais j’étais loin de ces considérations devant mon ECG et ma mamie pas morte mais enfin, pas très vivante non plus, là.
J’ai couru vers l’infirmerie, et à défaut de trouver des mots, j’ai mimé l’ECG qui faisait « Bip »…. Puis plus loin, beaucoup trop loin « Bip ».

Me suis vachement améliorée en communication d’urgence en 15 ans, c’est formidable.

Mais preuve que mon message est bien passé, l’infirmière n’a pas attendu de vérifier mes gesticulations pour appeler mon interne et la chef de garde, et mettre en branle toute la petite équipe enfermée dans l’office.

La suite est très classique.

A savoir qu’ils ont débarqué à une bonne quinzaine dans la petite chambre.
Que le « réanimateur de garde » (non, je ne connais pas le féminin… y en a-t-il ?), la chef, quoi, a managé toute sa petite équipe comme il se doit.
Que j’ai vu faire un massage cardiaque et que ça a l’air bien fatiguant.

Que le chariot d’Urgence n’était évidemment absolument pas adapté à l’urgence de la situation.
Qu’il n’y avait même pas d’adrénaline et qu’il a fallu la chercher dans le service de réa, justement. Et que j’ai vu l’interne injecter, consciencieusement, ses milligrammes les uns après les autres.

Qu’on m’a demandé de piquer des gaz du sang que j’ai mis une éternité à réussir. Quand le sang ne circule pas, en même temps, c’est beaucoup plus difficile.
Et puis quand j’ai eu fini, il était ininterprétable.
L’interne en a fait un autre, laborieusement, que dans ma précipitation j’ai failli gaspiller parce que j’appuyais trop fort sur cette satané seringue.
Je l’ai même gaspillé, je crois, mais j’ai dis qu’il était ininterprétable aussi, et vu la couleur et la texture, c’était sans doute vrai.

Le 3e a finalement montré un sang acide comme du citron (bon, pas tout à fait, mais quand ça commence par un 6, je trouve que ça s’en rapproche dangereusement quand même)

On a perfusé des bicarbonates à la mamie, et elle a récupéré des battements à un rythme correct. Je ne me risquerais pas pour autant à faire un lien de causalité, tellement les actions se déroulent en désordre dans mes souvenirs. Mais elle ne s'est pas réveillée pour autant.

A un moment, il a fallu « poser une voie centrale », comme on dit, et j’ai vu la réanimateuse (trice ?), un genou sur le lit, des champs stériles presque aléatoirement posés, enfoncer son cathéter et choper un bout de poumon au passage « pshitt », « Et mer.. ».
Même qu’elle nous a dit en rigolant de ne pas raconter comme elle s’y prenait, parce que c’était pas catholique… évidemment, d’autres auraient laissé tomber la mamie depuis longtemps j’imagine.

 
Mais quand, plus tard, on a eu finit de pousser le brancard jusqu’à notre service de réa, je lui ai demandé pourquoi. Innocemment, hein, mais avec tous les efforts qu'on a fait, le temps que ça a pris, jusqu'où doit-on aller, et où ça commence l’acharnement ?
« On ne laisse pas quelqu’un mourir d’asphyxie. Il y a des règles comme ça. Et elle, ça revenait à ça, de la laisser comme ça. »

Devant tant de « ça », je n’ai su que dire, mais c’est vrai que de voir ces petits poumons se soulever, même avec une assistance, et la famille qui avait eu le temps d’arriver et de parler, au médecin, aux infirmières, et de la laisser s'en aller tout doucement... je crois que j’ai un peu mieux compris.

Enfin, on n’est jamais très sûrs, dans ces situations.

Et puis ça fait quand même très bizarre, d'être la dernière personne que quelqu'un aura vu avant de mourir.


J’ai appris le lendemain que c’était systématique : cette chef-là attire toujours, toujours, les situations les moins faciles, les gardes les plus instructives et les nuits les moins reposantes. Allez, osons le mot, elle a la poisse, quoi.
C’est vrai qu’avec ça, il était 2 heures du matin, on était loin d’aller se coucher… et on n’avait pas mangé.

Mais bizarrement, ce soir là, j'avais plus très faim.

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01 mai 2008

Je viens pour dire que je vais bien

« Je viens pour dire que je vais bien »
Chouette comme motif de consultation, ça change. Elle venait donc pour dire qu’elle allait bien. Pour nous montrer comment, du haut de ses 13 ans et de son sourire appareillé, elle gérait sa petite vie sans besoin qu’on y mette notre nez.

« Et qu’est-ce qui pourrait nous faire dire le contraire ? »
Elle, c’est ma chef. Je vous en ai déjà parlé, elle m’impressionne. A l’écoute de tout ce qui est dit et plus encore de ce qui ne l’est pas. Quand je s’rai grande, je veux être Pédopsy comme elle. 

 
« Ben, en fait, c’est au collège qu’ils s’inquiètent. C’est le CPE qui a insisté pour que je vienne. Heu… en fait, c’est parce que j’ai une copine qui a voulu se suicider. Et comme moi, ça m’était arrivé quand j’étais plus petite, vous vous rappelez… ben ils ont peur pour moi »
« Ah ? Pourquoi auraient-il peur pour toi ? »
« Ben, heu… j’étais avec elle quand elle a fait ça. Et heu… comme je voulais pas qu’elle prenne tous les cachets, ben j’en ai pris la moitié »

Gloups. Moi qui croyais que ça allait être simple….

« Tu en as pris la moitié ? »
« Ben oui. »
« Et c’est tout ?
« Euh, ben, en fait, c’est moi qui était allée lui chercher les médicaments. »
« Pardon ? » (Re-gloups de l’externe à côté)
« Ben oui, vous savez, comme moi ça m’avait aidé à m’en sortir quand j’étais plus petite, ben je me suis dis que ça pourrait l’aider aussi, que les gens se rendraient compte qu’elle va pas bien »
« Mais tu sais que tu te mets en danger, et que tu l’as mise en danger aussi ? »
« Bof, c’est pas très dangereux, hein, la preuve. »

 S’en suivent les explications, et le reste de l’examen (oui, en psy, on n’examine pas les patients comme dans les autres services, en les palpant partout et en les auscultant dans tous les sens, mais on leur pose quand même pas mal de questions).

Puis la maman nous rejoint, pour la suite de l’entretien.

Et là, c’est la panique de l’externe, la débandade, le « gloups » décuplé coincé en travers de la gorge, les sueurs froides.
La maman avait 15 ans.

Bon, pas pour de vrai, je sais bien que c’est pas possible. Mais vous l’auriez vu, avec son air de midinette et ses barrettes dans les cheveux, se dandinant sur le fauteuil trop grand de chez la psy-qu’elle-non-plus-n’avait-pas-envie-de-voir.
« Ouais, c’est l’école qui s’inquiète, alors qu’ils font rien pour l’autre fille, là, la pauvre. Alors bon, nous on vient comme ça vous voyez qu'elle va bien, hein ? Hein chérie tu vas bien ? »
Allez dis moi que tu vas bien… Fait un grand sourire à la dame et qu’elle nous laisse tranquille !

 
Ma chef rigole, intérieurement.
« Le problème, c’est qu’on va pas vraiment pouvoir dire ça comme ça… »

 
L’histoire s’est finie avec quelques coups de fil, à l’école d’abord pour démêler les nœuds de l’histoire montée de toute pièce par le couple mère-fille insolite. Puis au médecin scolaire.
Puis à l’ancienne psy de mademoiselle. Une lacanienne. Ah ? (l’externe interloquée)
« Tu vas voir, pour les lacaniens, ils sont tous psychotiques ! Ou névrosés, mais c’est plus rare. » Et effectivement, ça n’a pas loupé.

 
Le tout aura pris trois heures.

Note pour plus tard : ne jamais sous-estimer le potentiel des gens qui vont bien.


 

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28 avril 2008

Un gros poids sur l'estomac.

Les urgences pédiatriques. Certainement l'un des stages où je me suis le plus investie. Toutes ces petites têtes blondes qui défilent, des plus exécrables et mal élevés aux plus grands amours que vous pouvez vous imaginer... Des situations les plus exaspérantes aux plus touchantes, ébranlantes, déstabilisantes.


Une gastroentérite. Une infection toute bête, me direz-vous. Ce devait être la 20ème depuis le début de l'après-midi. Fatiguée, un petit peu, l'externe. Enervée, un petit peu, aussi. Son satané coexterne avait décidé qu'il ne se présenterait pas à sa garde, téléphone coupé, aucun moyen de le joindre, alors elle devait enchaîner la nuit, sans avoir son mot à dire.
"Il faut quelqu'un".
Bien.

C'est avec ce motif d'entrée, GEA (gastroentérite aiguë), que j'ai reçu le petit Alexandre, 3 ans et demi, un soir. Entrée dans le box, drapée dans ma (trop) grande blouse blanche qui fait peur, je me suis approchée de ce petit bout, trop calme, sagement allongé sur le brancard situé au milieu de ce tout petit espace. Sourire. Timide, discret.
Tentative d'approche. "Je peux venir ?" demandent mes yeux à deux autres petits yeux, trop petits, trop cernés, trop marqués.


Interrogatoire, Alexandre  vomit beaucoup depuis 4 jours et ne garde rien, pas même un peu d'eau. Alexandre a du mal à tenir assis, quand je lui écoute ses poumons. Alexandre ne pleure pas, n'est pas accroché à sa maman, comme le sont habituellement tous les enfants qui pénètrent dans ce monde inconnu et pétrifiant qu'est l'Hôpital, pour la première fois de leur vie. Alexandre pose sur moi de grands yeux tristes, des yeux vert ardoise avec de longs cils bruns.
L'examen se passe bien, les poumons vont bien, le coeur aussi, un petit souffle, rien de bien méchant, il a de la fièvre, juste assez pour pouvoir l'expliquer. Il semble fatigué. Le ventre est creux, vide, la peau est pâle, blanche, presque translucide. Il est tellement petit... Mais pourquoi a-t-il l'air aussi faible ? Pourquoi ? Les questions résonnent dans ma tête sans que j'arrive à en trouver l'explication.


Alors on repalpe le ventre, on cherche, on ne trouve pas. Des petits ganglions à l'aine, ça arrive, c'est pas bien grave, ils en ont souvent, les enfants. Alors on continue, on cherche. Les autres aires ganglionnaires, le cou, la nuque, jusqu'aux aisselles. OUTCHE. C'est quoi, ça ?

Sous mes doigts, une boule. Une grosse boule. Dure, fixe. Il ne semble pas avoir mal. Mince, c'est gros, quand même. Ne pas paraître inquiète, tu n'es qu'une petite étudiante, tu dois te tromper. On s'attarde un peu, c'est dur. Pourquoi un ganglion sous le bras, il ne fait que vomir... "Il a perdu 6 kilos ce dernier mois", me dit la maman, "je suis un peu inquiète".

Je ne sais quoi répondre, un petit sourire timide. Disciplinée, j'écris mon observation. "Adénopathie de 3cm de grand axe environ, située au niveau du creux axillaire gauche." M'enfin, dans une gastro, on n'a pas de ganglion sous l'aisselle... Je ne suis qu'étudiante.
Regard inquisiteur de la maman, je rougis, commence à paniquer Pourvu qu'elle ne voie rien. Zut, les oreilles et la gorge, j'ai oublié de regarder les oreilles et la gorge. Sagement, Alexandre ouvre grand la bouche, quand je lui demande de faire le crocodile. Il me fait presque un sourire, même. Re OUTCHE.
"Il ne se plaint pas de la gorge ??" questionné-je la maman. "Oh, non, enfin, pas que je sache" me répond-elle.
Ah...

"Je vais chercher le senior" dis-je, d'un ton se voulant assuré, perturbée, "je reviens, il va l'examiner." Non, je ne suis pas tranquille. Ce gamin n'est pas comme les autres. Je le sens. Je ne suis plus énervée du tout, du coup. Je me fiche totalement que mon coexterne ne soit pas venu prendre sa garde.


"Alors ?" me demande mon chef.

"Euh ben... la tension est un peu basse, il ne mange rien depuis quatre jours et vomit beaucoup, il a bien pris son Adiaril, on a dû le lui arracher." [Nota bene : les enfants déshydratés se jettent sur ce Soluté de Réhydratation Orale, au goût absolument infâme, mais qui représente le meilleur traitement de la déshydratation quand ils peuvent l'ingérer.]
Silence.

"Et ?" me demande à nouveau le chef. "Il a une gastroentérite, voilà tout, on le garde le temps de s'assurer qu'il ne vomit pas son Adiaril, tu lui donnes une compote histoire de le resucrer un peu, et puis hop, retour à la maison."

"Mais.. euh... en fait... Y a autre chose qui m'inquiète" Allez, dis-lui, tu es là pour apprendre après tout, ce n'est pas grave, si tu te trompes. "Il est pâle, très cerné... et il a une grosse adénopathie au niveau du creux axillaire gauche. 3 cm environ. Et une énorme angine. Ses amygdales sont très rouges, et il y a plein de petites ulcérations. De la fièvre à 38°8, aussi."

Regard circonspect. "Tu es sûre ?"

Euh ben euh comment dire là j'en sais rien moi, je ne suis pas grand chef... "Oui, je crois."

"Bon, on va aller voir ça." me dit-il. Un chef gentil... ou de bonne humeur.

"Bonjour Madame, je suis le Dr Machin. Je viens examiner Alexandre. Ma collègue m'a transmis son examen. Racontez-moi un petit peu."

Il me semble que les yeux de mon (grand) chef s'assombrissent, à la vue d'Alexandre. Il lui parle doucement, a un air sérieux, qui moi me semble grave... Mais tu es prédisposée par ton examen, tu n'es pas objective, c'est tout. Après tout, c'est peut-être juste une grosse angine avec une gastro. Ca arrive. Moué. Pas convaincante, l'externe. Elle n'arrive même pas à se convaincre elle-même.

Re-sortie du box. "Appelle l'infirmière. On le bilante." Je vous passe le détail du bilan, un charabia bien inutile et qui ne vous serait pas d'une grande aide.

Le bilan n'est pas normal. Ses globules blancs ne sont pas comme il le faudrait. Il y a des blastes [des globules blancs trop jeunes]. Pas du tout. La suite du bilan nous apprendra qu'Alexandre a une leucémie. Une leucémie aiguë lymphoblastique. Une saleté. Un cancer du sang, si vous voulez. Je ne sais pas s'il s'en sortira. Je ne sais pas ce qu'il est devenu. Après Alexandre, il a fallu passer à tous les autres enfants qui attendaient en salle d'attente.


Avec un gros poids sur l'estomac.

 

 

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27 avril 2008

Symbiotique jusqu'au bout du clavier...

Un jour, ma symbiote alors en stage de pédiatrie m'a raconté :
"Tu sais, ce matin, y'a une maman qui s'est pointée, en m'engueulant presque parce que la fièvre de son gamin ne voulait pas redescendre depuis la veille ! Alors je lui demande, question d'habitude :
- Vous lui avez bien donné son suppositoire ?
- Ah, mais y'a ça aussi, il ne veut jamais AVALER son médicament cet enfant !"

Voilà, depuis l'éclat de rire de ce jour, je lui dis qu'il faudrait qu'elle fasse partager ses aventures de pédiatrie. Non seulement pour la croustillance de certaines histoires, mais aussi parce que je suis persuadée qu'elle raconte très bien.

Et donc attendez-vous à voir, par-ci par-là, des textes qui ne seront pas de moi ... Je l'héberge bien volontiers ici, à vous de l'encourager aussi, maintenant !

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20 avril 2008

Colle

Stage d'externe en gériatrie

Madame O. est une petite mamie, toute petite, très ridée, qui est arrivée dans le service pour chute.
Un peu opposante (le mot des soignants pour dire qu'elle est complètement caractérielle), elle sait très bien ce qu'elle veut (rentrer chez elle) et ce qu'elle ne veut pas (qu'on l'examine).
Avec moi le courant passe plutôt bien (je suis un amour de tête blonde, parait-il), mais le problème est que je n'ai jamais examiné de petite mamie arrivée pour chute.
Et mon interne super-spécialisée en orthopédie, rééducation et médecine du sport va me montrer. Elle est en fin d'internat, c'est son dernier semestre, alors elle est forte et elle nous le fait sentir, à nous, ses petits externes de rien du tout.
Bon, forcément la mamie se fâche, hurle dès qu'on l'approche, crie qu'on va lui arracher la jambe à la tourner comme ça.
Hum, j'ai vu l'amplitude articulaire, hein. On va dire. Et le reste.
Sauf que j'ai pas retenu grand chose et qu'on a énervé tout le monde dans le service : la mamie en question (qui ne voulait pas être examinée, qui ne veut pas être ici, alors si en plus on la torture), l'interne (qui n'a pas l'air des plus patientes sur cette planète), et les patients à coté, qui voudraient bien rééduquer leurs hémiplégies tranquilles, non mais on est quand même dans un hôpital ici, alors silence !

Elle veut rentrer chez elle, donc.
Et jour après jour elle me le répète, et elle soupire de plus en plus fort quand je l'emmène dans la salle de kinésithérapie. C'est que tout le monde sait bien qu'elle ne remarchera jamais. Enfin, on s'en doute : c'est le plus bel exemple de rétropulsion que j'ai jamais vu de ma vie. On la met sur ses pieds, et pouf, le bassin part en avant et elle tomberait si on n'était pas là.
Le jour où je lui fais les tests de démence (les tests "pour la mémoire", madame, ne vous inquiétez pas!), le fameux MMS et le test de l'horloge, elle me demande timidement un bout de papier et un stylo. Pas de problème, pas de problème, je vous ai dit : je suis adorable !
Et elle m'écrit une longue lettre, avec de jolies lettres attachées d'ancienne institutrice, en me priant de la remettre au directeur. Dans cette lettre, elle demande à ce qu'on lui donne la facture pour qu'elle puisse rentrer chez elle.
J'étais un peu encombrée, moi, avec ma lettre-symbole de toute la mauvaise organisation du service hospitalier de moyen séjour, qui n'arrive pas à orienter ses patients dans des délais corrects. Les institutions sont pleines à craquer, déjà que pour ceux qui ont de la famille c'est compliqué, pour ceux qui n'ont personne, c'est pire.
Alors ils attendent, patiemment, leur tour, à l'hôpital.

Bref, j'ai laissé ma lettre encombrante à l'interne, et j'ai trouvé ma parade. J'ai un peu honte, mais on n'en pouvait plus, hein, ni les infirmières ni moi.
- C'est quand que je pourrai sortir ? Vous avez eu une réponse du directeur ?
- Quand vous pourrez marcher madame O., quand vous pourrez marcher.

C'est cynique, c'est cruel. C'est l'hôpital.
Enfin, c'est ce que je dis.

Heureusement, on a une kiné géniale. Heureusement, elle se pose des questions tout le temps, et ne se contente pas de faire marcher 10 minutes les papis-mamies entre les barres. Elle trafique des orthèses pour les rendre plus fonctionnelles, les gens reviennent tout contents avec leurs genoux qui tiennent enfin droits, mais qui peuvent aussi se plier sur commande!

Et en se demandant que faire pour madame O., elle a trouvé.
Et hop, mamie O. à la radio.

Et ho, en effet, elle avait une fracture du col du fémur.


Et une fois opérée, madame O. remarchait.
Et récupérait sa dignité, ses bagages, et sa maison. Problèmes sociaux mis à part, parce que heureusement, on a des assistantes sociales qui font du bon boulot.

C'est difficile de vous donner ma conclusion de l'histoire, sans dire que "je n'écouterai plus mes internes qui prennent pas au sérieux la douleur d'une mamie". Parce que depuis, j'en ai vu d'autres, hurler pour un rien, à tel point qu'on ne sait jamais ce qu'il faut interpréter ni comment...
Mais quand même, je n'écouterai plus mes internes pédants qui ne prennent pas au sérieux la douleur d'une mamie à la rotation externe d'une jambe, quand on sait qu'elle est tombé avant. Voilà. Et même si les médecins des urgences étaient sensés l'avoir examinée la veille.

Ah, et puis, je vais aller bosser mes cours aussi. Peut-être que comme ça, la prochaine fois je n'aurais pas besoin de la providence en forme de kiné pour soigner mes patients !

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19 avril 2008

Pleine Lune

Ce soir, je suis de garde aux urgences psy. « Dites SECOP » nous répète l’administration, pour Service d’Evaluation de Crise et d’Orientation Psychologique. Mouais. Ca cache un peu la folie sous un joli enrobage, mais on ne s’y trompe pas.

Ce soir là, je ne le savais pas, mais c'était la pleine lune. C’est l’interne qui me dira ça à deux heures du matin, quand on ira enfin se coucher.

Ce soir là, j’ai eu une bonne idée : c’était ma toute première garde là bas, j’ai demandé une blouse à l’infirmier qui m’a accueilli et ouvert le couloir sécurisé où se trouvent les chambres du personnel. La blouse, c’est pratique, ça protège vachement. Je sais que la folie n’est pas contagieuse, hein, mais je vous assure, ça aide.
Et puis pour les patients aussi. En psy, les médecins ne mettent pas de blouse. Alors quand on a la tête d’un docteur, ça va… mais ma tête d’adolescente, mes boucles blondes et mes baskets, je ne ressemble à pas grand-chose de crédible. Avec l’uniforme blanc, je suis repérée, je me sens plus à l’aise.

Et ça commence.

Madame H. nous attend en tournant en rond dans le bureau de consultation. Les infirmières rigolent en nous disant qu’elle s’impatiente, c’est mauvais signe (le rire des infirmières, pas l'impatience de la dame...) !
On entre, l’interne et moi, derrière, pas très rassurée. La petite dame a l’air vieille, un peu confuse, un peu perdue… très logorrhéique. Comme elle nous prend tantôt pour ses parents, tantôt pour ses frères et sœurs, c’est un peu difficile de comprendre ses histoires. Elle me fixe avec de grands yeux qui font peur et m’engueule à intervalles réguliers dans ses monologues !
Une chose revient : son frère l’aurait mise à la porte… Soit.
- De toute façon, on va vous garder pour la nuit, hein madame ?
- ...
- Madaaaaamme ??
Pas de réponse pendant un long moment, puis tout d’un coup : « Mais alors, je pourrai sortir un petit peu, dans la journée, il faudra que j’aille nourrir mon chat qui m’attend dans la voiture ! »
Heu…

Et puis Monsieur B. arrive, il voudrait quelques jours de repos, il ne se sent bien au travail… Il a l’air dépressif (selon moi), il est schizophrène (selon mon interne) et c’est vrai qu’en regardant bien… De toute façon, quand on lui a demandé qu’est-ce qu’il pensait de l’idée de rester à l’hôpital pour la nuit, on n’a pas eu le temps de rajouter « on pourra faire le point plus sereinement demain » qu’il était déjà parti en courant.
Bon…

Mademoiselle J. est schizophrène, aussi, connue du service, et de l’interne qui apparemment l’aime bien. Elle n’a pas pris ses médicaments depuis quelques temps, et se sent « happée » par son monde imaginaire. D’ailleurs, c’est comme ça qu’elle voit son diagnostic : « addict à son monde intérieur ». C’est mignon. Et puis elle est touchante, à se concentrer tellement fort pour être cohérente dans les mots et les phrases qu’elle nous livre. Enfin une qui ne me fait pas peur.
Ouf...

Entre temps, une dame hospitalisée nous refaisait « La Nouvelle Star» dans le bureau infirmier (lesquels oscillaient entre autorité et rire irrépressible). Phase maniaque, que ça s’appelle ! Ca a l’air plutôt sympathique à vivre, la desinhibition, comme ça…

Monsieur R. nous interpelle depuis l’accueil : C’est qu’il est très angoissé, et que, un médecin, là, tout de suite, ça l’arrangerait, et puis, c’est presque rien, c’est juste une rectification, et…
Les yeux aux ciels, mon interne abrège sa pause-clope pour secourir le schizophrène en détresse… Ce jeune homme, venu la semaine dernière, a vu sa psy qui le suit en ville depuis, laquelle a du lui parler de sa sexualité. Et il avait évoqué ce sujet en consultation aux urgences psy. Et il a peur qu’on en ait parlé à sa psy. Non mais c’est que, il a peut-être vu un jour un film porno, mais ça veut pas dire qu’il est gay, hein !!
Oui oui, d’accord…

Dans le bureau infirmier, la madame de la Nouvelle Star a cédé sa place à une américaine, qui ne parle pas un mot de français, évidemment, ce serait trop facile, qui ne comprend pas pourquoi elle est là, et qui chouine comme une enfant, dans son pyjama bleu.

Monsieur X. a été retrouvé dans la rue par les services sociaux. Il dit s’appeler Clint Eastwood, ou Léonardo di Caprio, au choix. Quand on va l’interroger, on est impressionné par ce visage jeune perdu entre une barbe épaisse et des yeux noirs immenses. Il s’appelle donc Léonardo du Caprio, avec nous. Et il répond à coté de la plaque à toutes nos questions. Quand il ne parle pas à sa main, qui semble avoir beaucoup de conversation. Mon interne essaie de le ramener à nous :
- Monsieur ? Monsieur Di Caprioooo ?
- …
- Léonardo ? Lééééoooonardooo !
- …
Léonardo avait du décréter d’un commun accord avec lui-même qu’il n’avait plus rien à nous dire, on a fait signe aux infirmières qu’elles pouvaient l’emmener dans une chambre…
Heureusement qu’on avait des lits vides en début de soirée ! 

Mais le clou de la nuit, c’était quand même les flics. Ils amènent parfois des « HO », ces hospitalisations d’office, réservées aux gens qui sont devenus dangereux pour eux-mêmes ou pour les autres. Et ben voilà, c’était pour nous ! Enfin, pour nous....
Ils sont trois pour tenir un petit monsieur tout gringalet. Ils l’attachent sur le lit. Il se débat. Forcément.
(« Douuuuce psy, saiiiiinte psy », que je n’aimerais pas avoir à faire ça !)
En fait, monsieur a peur qu’une coalition d’extra-terrestre veuille prendre son sang pour le cloner et en faire une armée. Et seul sa quête d’un joyau au fond d’un lac en Espagne pourrait le délivrer.
Alors forcément, c’est un peu compliqué à vivre pour lui (et son entourage).

Je vous avoue que cette nuit là, j’ai pas très bien dormi. La psychiatrie chez les adultes, c’est rigolo, mais c’est pas de tout repos !

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11 avril 2008

La guerre à la BU !

La Bibliothèque Universitaire, aussi nommée BU. Pour un étudiant en médecine normalement constitué, je crois que ça deviendra bientôt une nouvelle expérience scientifique ou mystique. Dangereuse et irréelle.

Hier, j'ai eu le malheur d'y arriver à 13h01. Ou 12h58, heure locale (la BU est un microcosme particulier). 
A l'heure où l'externe moyen sort de l'hôpital et se met en quête de nourriture pour son cerveau affamé, avant de se plonger dans ses bouquins pour l'après-midi.
[NDLR : Externe : Etudiant salarié de l’hôpital à moins d’un euro de l’heure, il suit une formation médicale de pointe (ranger les examens complémentaires, recopier les bilans biologiques depuis l’ordinateur sur les feuilles du dossier du patient, appel au médecin généraliste qui a encore oublié des détails dans son courrier…), et réalise des gestes techniques poussés (des Electro-Cardio-Grammes). C’est presque tout. Sauf si on a un chef sympa, mais c’est une denrée rare.]

Bref, à cette heure-ci, celui qui n'a pas réservé sa place à la BU, il est foutu. Il peut rentrer chez lui, c'est trop tard, fini. A moins d'avoir été à Lourdes ou prié longuement la Vierge Marie, je ne vois pas.

On le sent dès l'arrivée là haut : au 5e étage (notre BU n'a que 3 niveaux : le rez-de-chaussée, le 3e, et le 5e... encore un coup d'un savant fou !), l'odeur est celle de la transpiration de neurones. Et des « P1 », qui n'ont même pas honte de venir piquer des places à cet étage réservé aux années supérieures.
Un silence approximatif y règne, entrecoupé par des vrombis de portable, la porte des toilettes qui grince, et le bruit de ceux qui se lèvent petit à petit pour aller manger. En prenant évidemment soin de laisser leurs livres bien en évidence sur la table.
Bien sûr, il FAUT que la dermato prenne l'air, elle sera certainement plus digeste après.

Vous l'aurez compris : Toutes les places qui paraissent "libres" sont en fait réservées. Un sac sur la chaise, des livres et des stylos. Partout. A chaque chaise de chaque coin de table. De quoi désespérer le plus motivé des futurs médecins.

D’habitude, je fais partie de ces têtes à claques qui s’étalent sur les tables universitaires. Je suis « privée de stage », donc je m’offre le luxe d’un travail dans de bonnes conditions. Bon, ça me coûte plus cher en café, mais la qualité de concentration n’a rien à voir avec celle de mon bureau, juste à gauche de mon ordinateur, dans mon 19 m² du CROUS. J’avoue.

Mais je suis rusée, et hier, j’ai repéré LA place. Celle du gars qui avait prévenu son pote qu’il ne reviendrait qu’à 16h. Pfff, tout le monde SAIT qu’à 16h, le rush sera passé, et il y aura à nouveau quelques espaces vitaux à s’approprier.

Alors j’ai posé mon gros sac à dos, mes fiches, mes stabilos, ma bouteille d’eau, et mon parapluie dans les centimètres carrés auxquels je pouvais prétendre. J'ai marqué mon territoire mieux qu'un matou en rut (rût ? zut...), et je suis allée au RU.

Le Restaurant Universitaire, tout une histoire là aussi.

Mais ce n’est rien comparé au parking.

 

Le parking… un désastre de gaspillage massif de pétrole à force de va-et-vient entre des allées désespérément pleines. Les trottoirs, les places handicapées, les places qui-n’en-sont-pas et même jusque dans l’herbe par endroits. Les citadines tout-terrain des étudiants, je suis sûre qu’on pourrait faire une thèse là-dessus…

J’ai donc fini par me garer hors de la fac, à 10 minutes (à pied) de chez moi, et 15 de la BU.

Un carnage, je vous dis.

 

Il paraîtrait que certains étudiants trouvent que l’augmentation du nombre d’étudiants en médecine s’est faite trop rapidement. Ceux qui se plaignent de la sorte disent que les facultés n’ont pas pu adapter leur infrastructure. Ils vont jusqu'à avancer qu'il en serait de même dans les stages hospitaliers, où ils se retrouveraient à 27 pour un stage où ils étaient 9 il y a tout juste 6 ans.

Moi je dis : s’ils étaient vraiment si nombreux, ils finiraient plus vite leur travail et ils arriveraient à l’heure à la BU, non ?

Quels réactionnaires, ces étudiants….

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03 avril 2008

Médecine G...

G comme Géniale, ou G comme Grotesque, au choix.

Il y a de ces après-midi, dans la vie d'un étudiant en médecine, qui se doivent d'être racontées, ne serait-ce que pour le devoir de mémoire. Si si, une obligation de transmission de ces longs moments de solitude. J'ai nommé, le "Séminaire de Médecine Générale". Séminaire... ils n'ont pas trouvé plus pompeux au ministère.

Votre mission si vous l'acceptez (et si vous êtes généraliste enseignant un tantinet kamikaze) : faire comprendre à des étudiants les joies de votre métier, sa richesse, sa complexité, les tenants, aboutissant, et cætera. Etudiants qui n'en ont strictement rien à faire, c'est qu'il fait beau dehors, et puis on est en retard sur nos cours, et puis les exams sont dans moins de deux mois, et la MG, de toute façon, on aura bien le temps, de savoir à quoi ça ressemble, on choisi dans trois ans. Presque.
Vous avez deux demi-journées. Pas plus.
Autant vous dire qu'il faut être sacrément costaud.

Notre part du travail : supporter pendant quatre heures sans interruption de longs discours théoriques entrecoupés de séances vaguement interactives. Ca parait rien, comme ça.
Mais forcément, j'ai le chic pour tomber sur LE groupe pour qui tout prend une heure de plus que les autres.
Sur LE médecin anti-charismatique au possible : vous savez, celui qui LIT sa diapositive d'une voix monocorde. Et qui s'arrête sur le notions importantes pour en faire de jolies paraphrases.
Quelle conscience professionnelle.

Bon, c'est pas grave. J'ai de la patience à revendre.
Le pire était à venir. Un film. D'horreur.
Visualisez la médecine générale des années 60.
Vous imaginez, la chemise du médecin et sa valisette, sa femme qui prend ses rendez-vous sur la toile cirée de la cuisine, à deux portes du cabinet ? Où il exerce seul, bien évidemment, et sans autre matériel que son stéthoscope et son gros Vidal ?
Vous voyez, la couleur terne de la pellicule usée par des générations de visionnage ?
Vous pouvez ajouter de mauvais acteurs, des situations cliniques que l'on ne rencontre plus aujourd'hui, et un bruitage digne des péplums de la grande époque, et voilà.
Voilà les 23 minutes qui font toute notre image de la médecine générale.
Ce qu'on montre à des étudiants en 4e année dont la moitié sera généraliste plus tard.
Un épisode de Derrick enregistré sur France 3, ou pas loin.

J'ai eu une vague envie de pleurer, et un fou rire irrépressible. J'ai du mal à concevoir que ces gens-là (ils avaient l'air bien pourtant !) n'aient aucune honte devant cette exposition. Face à cette catastrophe visuelle qui ferait fuir le plus motivé des étudiants.

Alors forcément, ayant eu la chance de voir qu'il EXISTE des films plus didactiques, plus proches de la réalité, plus motivants, plus intéressants... je suis allée naïvement poser la question.

- Mais pourquoi ?... Pourquoi ??
- Il faut replacer ce film dans son contexte, blablabla, variété des motifs de consultation, blablabla, une autre époque, blablabla...
- Mais vraiment, c'est indispensable, un film comme ça, là ?
- Ah de toute façon, c'est pas moi qui décide.

C'est jamais eux qui décident.
On nous servira encore cette sauce pendant des années et des années.
Enfin, on a l'habitude, si les généralistes étaient les seuls enseignants à ne jamais - oh grand jamais - se remettre en question, ça se saurait.

Les joies de la faculté !

... Et ça recommence demain...

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02 avril 2008

Mes amis les profs !

Avant de devenir apprenti médecin pour soigner mieux que les docteurs qui s'occupaient de moi (ces nuls!), et encore avant de vouloir être docteur pour aller sauver les petits somaliens, je voulais être prof.
Eh oui, ça n'a pas la classe d'une dresseuse d'ours, mais ça montre une certaine constance... je veux toujours bosser dans le médico... éducatif !

Alors, à l'occasion d'un petit remaniement dans les liens attachés à ce blog (que vous n'aurez pas manqué de remarquer, n'est-ce pas ?), j'en profite pour vous glisser un mot sur mes deux blogs de prof favoris, les deux meilleurs de la blogosphère assurément ! La petite maikresse a toujours le bon mot, ses CM2 aussi. Et le prof de techno est un rigolo.

Voyez plutôt :
- Chez la ptite maikresse : L'œuf ou la poule, Allongement mensuel (travailler plus), Et après on s'étonne... ou encore Préhistorique.

- Et chez Charly le prof : L'épopée, Pas de ptits bras chez les 6e 4, Au musée (Prof Embedded), et enfin : Le pont du Gard (Prof Embedded, la suite)

Si avec ça je ne vous ai pas décroché quelques sourires (ou quelques éclats de rire si vous êtes aussi bon public que moi !), avec en prime quelques souvenirs amusés, je ne sais pas ce qu'il vous faut !

Posté par OpenBlueEyes à 00:22 - Sur la toile... - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

25 mars 2008

Dans le grand bain

Une fois l’étape de la première année passée, le tout nouvel étudiant en médecine est plongé d’emblée dans le grand bain. Trois semaines d’immersion dans un service, avant même la rentrée suivante. « Stage d’initiation aux soins infirmiers », qu’ils appellent ça… En réalité, il s’agit plutôt d’une confrontation légèrement brutale à la vie hospitalière. A la vie et à la mort tout court, d’ailleurs.

Premier jour, premiers regards. On se jauge… il y a quelques semaines nous étions concurrents, nous voilà « collègues ». La plupart d’entre nous n’ont pas l’habitude des murs de l’hôpital. On les sent perdus, flottant dans leur blouse blanche toute neuve à la coupe improbable. Et pour ceux qui comme moi connaissent bien ces murs, on est impressionnés quand même. Passer de l’autre côté de la blouse n’est jamais anodin.

Le tirage au sort a décidé pour moi : ce sera la cancérologie.

Fa-cile.

Dans le service, on est trois « bébés médecins ». On s’est reparti les patients, j’ai une mamie toute gentille, qui vient juste d’arriver. Son histoire est très compliquée, je comprends juste qu’elle a été opérée plusieurs fois, et que ça ne veut pas cicatriser. L’infirmière lui fait une prise de sang. Mais elle a les veines trop fines, la petite dame… rien au coude, rien sur le bras… il va falloir piquer sur la main. Ca lui fait mal. Elle a beau être courageuse, on sent bien que c’est douloureux.

J’ai mal pour elle, j’ai chaud, des sueurs, l’estomac qui ne sait plus où se mettre et je commence à y voir tout noir. La patiente est tellement adorable qu’elle dit à l’infirmière : « Faut vous occuper de la petite là, z’avez vu comme elle est blanche ? » Voilà : première prise de sang, premier malaise… je sens que je vais faire une grande carrière moi !

En quelques jours, on prend nos marques. On aide les aides soignantes à faire des toilettes le matin, on apprend à faire les « sous cut’ » d’anti-coagulants, on devient même champion dans ce domaine et on compare nos scores : « Moi j’en ai fait 3 ce matin ! » « Et ben moi j’en ai fait qu’une, mais j’ai retiré un drain ! » …

Au passage du grand chef, nous sommes complètement invisibles. Tant mieux, on observe tout et on se permet même de critiquer : « T’as vu comment il parle aux patients ? » « Le pire, c’est sa manière de désinfecter la plaie, les infirmières doivent hurler ! » C’est qu’on insiste sur l’importance de l’hygiène, dans ce stage. La désinfection, le lavage des mains. C’est même la seule chose qu’on prend la peine de nous enseigner (pour le reste, c’est « démerdez-vous »…avec le sourire). Et pour les grands chefs, soit c’est enfoui trop profond dans leurs souvenirs, soit c’est qu’ils sont naturellement stériles.

A voir comme les radiologues sont naturellement immunisés contre les radiations, je penche pour la seconde solution…

On a eu la chance d’aller au bloc aussi. J’aime bien le bloc, c’est rigolo. On grimpe au sixième étage du bâtiment et on a une vue imprenable sur le quartier… j’aurais jamais imaginé ça avant. Les internes mettent la radio et font des blagues tout en opérant.

Les meilleurs, c’est les chefs de clinique. Ils sont trop beaux, et en plus, ils ne me regardent même pas d’un air condescendant quand je leur demande ce que c’est, au juste, un « chef de clinique ». C’est plus fort que l’interne et moins fort qu’un docteur, d’accord, ça me va.

Le bistouri électrique donne une odeur de cochon grillé à l’atmosphère. Après l’épisode de la prise de sang, tout le monde me dit que je peux sortir quand je veux, si je veux, que ça vaut mieux que de tomber sur le champ stérile. Mais ils n’ont rien compris : on ne voit pas les gens souffrir, au bloc. On ne voit même pas leur visage. Juste un morceau de ventre et des seins qu’on traite comme un bout de viande pour enlever la tumeur en marges saines. Et je n’ai pas de compassion pour un bout de viande, ça ne me retourne pas le ventre.

Mes deux collègues ont eu le droit de recoudre après l’intervention, ils étaient tout fiers. Moi je suis jalouse et je maudis cet univers de misogynes mais tant pis, de toute façon, je ne ferai jamais chirurgie !

En trois semaines, ce que je n’avais pas prévu, c’est qu’on finit par s’attacher. Trois semaines de « Bonjour madame machin » avec un grand sourire, « comment allez-vous aujourd’hui ? », le plus convainquant possible, parce qu’on sait très bien que cette petite mamie, ça ne la fait pas rire du tout d’être coincée sur ce lit d’hôpital.

Trois semaines à nettoyer sa plaie immense à la Bétadine. Trois semaines à attendre la programmation de l’intervention. Et puis, l’avant-dernier jour, son état s’est trop dégradé, ils ont décidé de la prendre au bloc.

Je n’ai pas osé demander à l’accompagner.

J’ai passé la journée à attendre des nouvelles, vaquant dans le service sans la bonne humeur habituelle.

Après des heures d’opération, elle n’a pas survécu.

Elle avait assez souffert, j’imagine.

Ce tout premier stage, je ne l’oublierai jamais.

Posté par OpenBlueEyes à 15:33 - Med'scene - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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