28 janvier 2008
Item n°2 : Vous avez dit "formation au lit du malade" ?
Dans l’inconscient collectif, la formation du futur médecin « au lit du malade » évoque souvent la visite telle qu’on peut la voir dans le film Dr Patch : un troupeau d’étudiant suivant le grand docteur, dénudant les patients, exposant les « cas » dans le mépris le plus total de la personne malade, transformée pour l’occasion en bête curieuse.
Heureusement,
notre milieu médical en a une vision un peu différente : celle d’un
«compagnonnage», formateur et enrichissant, permettant la
transmission d’une pratique médicale mieux que dans tous les livres de nos
bibliothèques universitaires. La fierté du médecin à pouvoir partager son
Savoir, et participer à l’éducation de la jeune génération s’est un jour
traduit en acte dans mon stage en réanimation l’été dernier. Le chef de
service, éloigné de la pratique pendant des années par des engagements
politico-corporatistes, n’a pas pu s’empêcher d’exposer sa science à son
retour, en un cours magistral (et magistralement incompréhensible) sur l’équilibre
électrolytique et le milieu intérieur. Le tout dispensé à mon intention au beau
milieu de la visite, mais tous les patients et personnels ont pu en
profiter ! « Si ça c’est pas de la formation au lit du
malade ! » a lâché le chef dans un éclat de voix avant de retourner
au bloc opératoire.
Et malgré
cet exemple caricatural, il est quand même vrai que la formation aux cotés des
médecins, et de nos aînés les internes, est une expérience extrêmement
bénéfique pour tous. Pour nous qui devons apprendre des pratiques, au moins
autant que de la théorie, être au contact des personnes qui souffrent, des
personnes âgées, des cardiaques, des « psys », des enfants malades,
de leurs parents, des enfants qui vont bien aussi, mais également des mourants,
des familles de ceux qu’on tient en vie par quelques tuyaux… tout ça ne peut
que nous aider à nous construire une identité de « médecin », du bon
coté de la blouse et avec le mot juste pour tout ce petit monde de préférence.
Derrière ces bonnes intentions, la réalité est légèrement différente…
Illustration dans un autre service de réanimation où je suis arrivée un soir pour effectuer une garde, avec l’innocence du début de l’externat où l’on pense que tout le service va nous accueillir les bras ouverts.
J’ai donc d’abord erré une bonne demi-heure dans les sous-sols sombres de l’hôpital, avant de trouver ma petite chambre de garde, mal éclairée et stores cassés, glauque à souhaits, à coté du dépositoire… car personne dans le service n’avait su me dire où elle se trouvait. Je remonte en courant, enfile une blouse (personne n’avait voulu me dire non plus où on pouvait trouver des tenues adaptées à un service de réanimation…), et à mon arrivée... : «Tiens, tu dois être l’externe, tu tombes bien, il y a ces bilans à apporter au labo !»
Déconvenue, déconfiture, je traîne des pattes dans mes sur-chaussures pour traverser tout l’hôpital jusqu’au laboratoire… Aller, Retour en vitesse : on me sonne ! … «Ah, l’externe, ton bip marche ? C’est qu’on aurait un ECG à faire à la chambre 3!»… J’apprends entre deux couloirs qu’il n’y a pas d’interne de garde pour m’encadrer, que le médecin a déjà fait sa visite et ses dernières prescriptions pendant que j’allais au labo, et que je mangerai toute seule à l’internat.
4 ECG et 2 allers-retours au laboratoire plus tard, on me dit que «je peux aller me coucher, il n’y a plus rien d’intéressant…»
Je veux bien croire que le CHU est en manque de sous… soit. Je veux bien aussi être payée moins cher que le parcmètre devant l’hôpital pour la nuit passée sur place. Mais qu’on ajoute à cela la mention « corvéable à merci », et je ne signe plus ! Je n’avais jamais vu un terrain de stage où l’on apprend aussi peu de chose en une nuit, où personne ne prend la peine de s’intéresser à vous. Seuls les chirurgiens de passage au chevet d’un patient m’ont adressé la parole… pour me demander si je n’étais pas de la famille ! Sait-on jamais.
C’est pas faute pourtant de m’être battue, avec mes compagnons de galère, pour l’amélioration de la qualité pédagogique de notre formation pratique… pendant un an, avec l’ANEMF, j’ai formé des étudiants de toute la France à « l’assurance qualité », pour qu’ils puissent évaluer leur formation, faire remonter les problèmes à la faculté, changer les choses… Mais il reste encore beaucoup de chemin à faire avant que le futur médecin soit reconnu comme « en apprentissage » et non comme deux petites mains bien utiles (ah, le rangement des examens complémentaires dans nos stages, on s’en souviendra tous…)
Il y aura donc bientôt des médecins pour tout le monde… c’est Madame Roselyne qui l’a promis ! Mais sauront-nous suffisamment bien soigner ? Nos bouquins, dans lesquels on ne cesse de bachoter seront-ils suffisants pour nous dire comment parler à nos patients de demain ? La formation clinique aura-t-elle encore une raison d’être si elle se dégrade d’année en année ? A voir le nombre d'étudiants dans les services, je pense qu'il serait temps d'agir...

Commentaires
super l'accueil pour ta garde en externe en réa!!!...
Bon outre que je suis scandalisé (et encore le mot est faible) par ton ignoble pillage de ma propriété intellectuelle (mais je t'aime quand m'aime mon coeur!), je suis 100% d'accord avec toi pour ce qui est du diagnostic.
Alors qu'est ce qu'on peut faire face à ces gens qui oublient que 50% de leurs salaires leurs provient du fait qu'ils doivent nous enseigner la médecine? Deux choses à mon avis, en relation avec l'évaluation des stages:
1/ Faire une évaluation des enseignants par les étudiants et suspendre l'avancement dans la carrière Hospitalo U en partie à ces évaluations. On n'y est pas encore, mais c'est une des propositions du rapport Attali, si un kamikaze veut le proposer dans un Conseil d'Université... Bordal avec vos 18/23 élus?
2/ De même, suspendre l'attribution des externes et des postes Hospitalo U, qui sont attribués en conseil d'UFR à l'évaluation des stages par les étudiants. C'est drastique. Mais ca marchera forcemment. Aucun des mandarins qui subsistent encore au crochet de l'Hopital ET de l'Université ne prendra le risque de perdre ses externes/internes/CCA.
L'évaluation des usagers c'est un enjeu majeurs dans la démarche d'assurance qualité. On nous l'apprend dans le Module 1 des ECN, dommage que la pratique ne rejoigne pas encore la théorie...
Je t'aime quand "même", désolé de la faute, je suis décidemment fatigué ce soir!
J'avais bien aimé le joli lapsus :-)
Le numerus clausus est passé à 195 à Dijon... je me dit qu'on n'est pas les plus à plaindre !
Quant à le proposer en conseil... pourquoi pas, notre nouveau président d'université est un médecin, donc ça a d'autant plus de chance d'être entendu...
Bisous
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