19 avril 2008
Pleine Lune
Ce soir, je suis de garde aux urgences psy. « Dites SECOP » nous répète l’administration, pour Service d’Evaluation de Crise et d’Orientation Psychologique. Mouais. Ca cache un peu la folie sous un joli enrobage, mais on ne s’y trompe pas.
Ce soir là, je ne le savais pas, mais c'était la pleine lune. C’est l’interne qui me dira ça à deux heures du matin, quand on ira enfin se coucher.
Ce soir là, j’ai eu une bonne idée : c’était ma toute première
garde là bas, j’ai demandé une blouse à l’infirmier qui m’a accueilli et ouvert
le couloir sécurisé où se trouvent les chambres du personnel. La blouse, c’est
pratique, ça protège vachement. Je sais que la folie n’est pas contagieuse,
hein, mais je vous assure, ça aide.
Et puis pour les patients aussi. En psy, les médecins ne
mettent pas de blouse. Alors quand on a la tête d’un docteur, ça va… mais ma
tête d’adolescente, mes boucles blondes et mes baskets, je ne ressemble à pas
grand-chose de crédible. Avec l’uniforme blanc, je suis repérée, je me sens
plus à l’aise.
Et ça commence.
Madame H. nous attend en tournant en rond dans le
bureau de consultation. Les infirmières rigolent en nous disant qu’elle
s’impatiente, c’est mauvais signe (le rire des infirmières, pas l'impatience de la dame...) !
On entre, l’interne et moi, derrière,
pas très rassurée. La petite dame a l’air vieille, un peu confuse, un peu
perdue… très logorrhéique. Comme elle nous prend tantôt pour ses parents,
tantôt pour ses frères et sœurs, c’est un peu difficile de comprendre ses histoires.
Elle me fixe avec de grands yeux qui font peur et m’engueule à intervalles
réguliers dans ses monologues !
Une chose revient : son frère
l’aurait mise à la porte… Soit.
- De toute façon, on va vous garder pour la nuit, hein
madame ?
- ...
- Madaaaaamme ??
Pas de réponse pendant un long moment, puis tout d’un
coup : « Mais alors, je pourrai sortir un petit peu, dans la journée,
il faudra que j’aille nourrir mon chat qui m’attend dans la
voiture ! »
Heu…
Et puis Monsieur B. arrive, il voudrait quelques jours de
repos, il ne se sent bien au travail… Il a l’air dépressif (selon moi), il est
schizophrène (selon mon interne) et c’est vrai qu’en regardant bien… De toute
façon, quand on lui a demandé qu’est-ce qu’il pensait de l’idée de rester à
l’hôpital pour la nuit, on n’a pas eu le temps de rajouter « on pourra
faire le point plus sereinement demain » qu’il était déjà parti en
courant.
Bon…
Mademoiselle J. est schizophrène, aussi, connue du
service, et de l’interne qui apparemment l’aime bien. Elle n’a pas pris ses
médicaments depuis quelques temps, et se sent « happée » par son
monde imaginaire. D’ailleurs, c’est comme ça qu’elle voit son diagnostic :
« addict à son monde intérieur ». C’est mignon. Et puis elle est
touchante, à se concentrer tellement fort pour être cohérente dans les mots et
les phrases qu’elle nous livre. Enfin une qui ne me fait pas peur.
Ouf...
Les yeux aux ciels, mon interne abrège sa pause-clope pour
secourir le schizophrène en détresse… Ce jeune homme, venu la semaine dernière,
a vu sa psy qui le suit en ville depuis, laquelle a du lui parler de sa
sexualité. Et il avait évoqué ce sujet en consultation aux urgences psy. Et il
a peur qu’on en ait parlé à sa psy. Non mais c’est que, il a peut-être vu un
jour un film porno, mais ça veut pas dire qu’il est gay, hein !!
Oui oui, d’accord…
Monsieur X. a été retrouvé dans la rue par les services
sociaux. Il dit s’appeler Clint Eastwood, ou Léonardo di Caprio, au choix.
Quand on va l’interroger, on est impressionné par ce visage jeune perdu entre
une barbe épaisse et des yeux noirs immenses. Il s’appelle donc Léonardo du
Caprio, avec nous. Et il répond à coté de la plaque à toutes nos questions. Quand
il ne parle pas à sa main, qui semble avoir beaucoup de conversation. Mon
interne essaie de le ramener à nous :
- Monsieur ? Monsieur Di Caprioooo ?
- …
- Léonardo ? Lééééoooonardooo !
- …
Léonardo avait du décréter d’un commun accord avec lui-même
qu’il n’avait plus rien à nous dire, on a fait signe aux infirmières qu’elles
pouvaient l’emmener dans une chambre…
Heureusement qu’on avait des lits vides en début de soirée !
Mais le clou de la nuit, c’était quand même les flics. Ils
amènent parfois des « HO », ces hospitalisations d’office, réservées
aux gens qui sont devenus dangereux pour eux-mêmes ou pour les autres. Et ben
voilà, c’était pour nous ! Enfin, pour nous....
Ils sont trois pour tenir un petit monsieur tout gringalet. Ils
l’attachent sur le lit. Il se débat. Forcément.
(« Douuuuce psy, saiiiiinte psy », que je n’aimerais
pas avoir à faire ça !)
En fait, monsieur a peur qu’une coalition d’extra-terrestre
veuille prendre son sang pour le cloner et en faire une armée. Et seul sa quête
d’un joyau au fond d’un lac en Espagne pourrait le délivrer.
Alors forcément, c’est
un peu compliqué à vivre pour lui (et son entourage).
Commentaires
:)
Toujours à mi chemin entre le rire et les larmes, on ne sait jamais trop de quel côté pencher...
Mais tes récits sont beaux, et vrais. Merci ! Continue !!
:)
Toujours à mi chemin entre le rire et les larmes, on ne sait jamais trop de quel côté pencher...
Mais tes récits sont beaux, et vrais. Merci ! Continue !!
Ce que tu écris bien, Marie. Tu sais percer la profondeur et le sens de ce que tu vis. Et ce que je trouve le plus beau dans ta prose, c'est que tu sais t'oublier. Ton Moi se met au service de cette réalité qui a absolument besoin d'une subjectivité, d'une conscience, pour se manifester. Tu te portes témoin de la réalité de ces personnes, et tu ne joues pas dans le pathos, seul moyen de les aider réellement. C'est pour moi une explication de cette oscillement constant entre le rire et les larmes, which is for me the right thing to do!
Moi aussi, je me suis confrontée à des personnes handicapées... et j'ai écrit quelque chose, mais avec un moi trônant en son centre... voisi l'adresse, si tu veux aller voir!
http://lescheminscreux.canalblog.com/archives/2006/05/index.html
Plein de bisous!
Marie
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