Open Blue Eyes

Au jour le jour, des études de médecine à la photo, un regard sur le monde et autres petits riens sur lesquels vous raconter mes histoires.

28 avril 2008

Un gros poids sur l'estomac.

Les urgences pédiatriques. Certainement l'un des stages où je me suis le plus investie. Toutes ces petites têtes blondes qui défilent, des plus exécrables et mal élevés aux plus grands amours que vous pouvez vous imaginer... Des situations les plus exaspérantes aux plus touchantes, ébranlantes, déstabilisantes.


Une gastroentérite. Une infection toute bête, me direz-vous. Ce devait être la 20ème depuis le début de l'après-midi. Fatiguée, un petit peu, l'externe. Enervée, un petit peu, aussi. Son satané coexterne avait décidé qu'il ne se présenterait pas à sa garde, téléphone coupé, aucun moyen de le joindre, alors elle devait enchaîner la nuit, sans avoir son mot à dire.
"Il faut quelqu'un".
Bien.

C'est avec ce motif d'entrée, GEA (gastroentérite aiguë), que j'ai reçu le petit Alexandre, 3 ans et demi, un soir. Entrée dans le box, drapée dans ma (trop) grande blouse blanche qui fait peur, je me suis approchée de ce petit bout, trop calme, sagement allongé sur le brancard situé au milieu de ce tout petit espace. Sourire. Timide, discret.
Tentative d'approche. "Je peux venir ?" demandent mes yeux à deux autres petits yeux, trop petits, trop cernés, trop marqués.


Interrogatoire, Alexandre  vomit beaucoup depuis 4 jours et ne garde rien, pas même un peu d'eau. Alexandre a du mal à tenir assis, quand je lui écoute ses poumons. Alexandre ne pleure pas, n'est pas accroché à sa maman, comme le sont habituellement tous les enfants qui pénètrent dans ce monde inconnu et pétrifiant qu'est l'Hôpital, pour la première fois de leur vie. Alexandre pose sur moi de grands yeux tristes, des yeux vert ardoise avec de longs cils bruns.
L'examen se passe bien, les poumons vont bien, le coeur aussi, un petit souffle, rien de bien méchant, il a de la fièvre, juste assez pour pouvoir l'expliquer. Il semble fatigué. Le ventre est creux, vide, la peau est pâle, blanche, presque translucide. Il est tellement petit... Mais pourquoi a-t-il l'air aussi faible ? Pourquoi ? Les questions résonnent dans ma tête sans que j'arrive à en trouver l'explication.


Alors on repalpe le ventre, on cherche, on ne trouve pas. Des petits ganglions à l'aine, ça arrive, c'est pas bien grave, ils en ont souvent, les enfants. Alors on continue, on cherche. Les autres aires ganglionnaires, le cou, la nuque, jusqu'aux aisselles. OUTCHE. C'est quoi, ça ?

Sous mes doigts, une boule. Une grosse boule. Dure, fixe. Il ne semble pas avoir mal. Mince, c'est gros, quand même. Ne pas paraître inquiète, tu n'es qu'une petite étudiante, tu dois te tromper. On s'attarde un peu, c'est dur. Pourquoi un ganglion sous le bras, il ne fait que vomir... "Il a perdu 6 kilos ce dernier mois", me dit la maman, "je suis un peu inquiète".

Je ne sais quoi répondre, un petit sourire timide. Disciplinée, j'écris mon observation. "Adénopathie de 3cm de grand axe environ, située au niveau du creux axillaire gauche." M'enfin, dans une gastro, on n'a pas de ganglion sous l'aisselle... Je ne suis qu'étudiante.
Regard inquisiteur de la maman, je rougis, commence à paniquer Pourvu qu'elle ne voie rien. Zut, les oreilles et la gorge, j'ai oublié de regarder les oreilles et la gorge. Sagement, Alexandre ouvre grand la bouche, quand je lui demande de faire le crocodile. Il me fait presque un sourire, même. Re OUTCHE.
"Il ne se plaint pas de la gorge ??" questionné-je la maman. "Oh, non, enfin, pas que je sache" me répond-elle.
Ah...

"Je vais chercher le senior" dis-je, d'un ton se voulant assuré, perturbée, "je reviens, il va l'examiner." Non, je ne suis pas tranquille. Ce gamin n'est pas comme les autres. Je le sens. Je ne suis plus énervée du tout, du coup. Je me fiche totalement que mon coexterne ne soit pas venu prendre sa garde.


"Alors ?" me demande mon chef.

"Euh ben... la tension est un peu basse, il ne mange rien depuis quatre jours et vomit beaucoup, il a bien pris son Adiaril, on a dû le lui arracher." [Nota bene : les enfants déshydratés se jettent sur ce Soluté de Réhydratation Orale, au goût absolument infâme, mais qui représente le meilleur traitement de la déshydratation quand ils peuvent l'ingérer.]
Silence.

"Et ?" me demande à nouveau le chef. "Il a une gastroentérite, voilà tout, on le garde le temps de s'assurer qu'il ne vomit pas son Adiaril, tu lui donnes une compote histoire de le resucrer un peu, et puis hop, retour à la maison."

"Mais.. euh... en fait... Y a autre chose qui m'inquiète" Allez, dis-lui, tu es là pour apprendre après tout, ce n'est pas grave, si tu te trompes. "Il est pâle, très cerné... et il a une grosse adénopathie au niveau du creux axillaire gauche. 3 cm environ. Et une énorme angine. Ses amygdales sont très rouges, et il y a plein de petites ulcérations. De la fièvre à 38°8, aussi."

Regard circonspect. "Tu es sûre ?"

Euh ben euh comment dire là j'en sais rien moi, je ne suis pas grand chef... "Oui, je crois."

"Bon, on va aller voir ça." me dit-il. Un chef gentil... ou de bonne humeur.

"Bonjour Madame, je suis le Dr Machin. Je viens examiner Alexandre. Ma collègue m'a transmis son examen. Racontez-moi un petit peu."

Il me semble que les yeux de mon (grand) chef s'assombrissent, à la vue d'Alexandre. Il lui parle doucement, a un air sérieux, qui moi me semble grave... Mais tu es prédisposée par ton examen, tu n'es pas objective, c'est tout. Après tout, c'est peut-être juste une grosse angine avec une gastro. Ca arrive. Moué. Pas convaincante, l'externe. Elle n'arrive même pas à se convaincre elle-même.

Re-sortie du box. "Appelle l'infirmière. On le bilante." Je vous passe le détail du bilan, un charabia bien inutile et qui ne vous serait pas d'une grande aide.

Le bilan n'est pas normal. Ses globules blancs ne sont pas comme il le faudrait. Il y a des blastes [des globules blancs trop jeunes]. Pas du tout. La suite du bilan nous apprendra qu'Alexandre a une leucémie. Une leucémie aiguë lymphoblastique. Une saleté. Un cancer du sang, si vous voulez. Je ne sais pas s'il s'en sortira. Je ne sais pas ce qu'il est devenu. Après Alexandre, il a fallu passer à tous les autres enfants qui attendaient en salle d'attente.


Avec un gros poids sur l'estomac.

 

 

Posté par Symbiote à 20:50 - Med'scene - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

COURAGE

je ne sais pas qu'elle serait ma réaction ... mais je te trouve courageuse, forte ... et pour ton poids lourd ça se comprend, mais dis toi aussi que grace à l'attention que tu lui a porté, à cet examen bien complet que tu lui a fait et au courage que tu as eu de bien tout retransmettre à ton supérieur, et bien un diagnostic précis à pu être posé. Certes ce dernier est difficile mais aujourd'hui ce petit Alexandre pourra être soigné et je l'espère retrouvera toutes les forces nécessaires pour mener sa petite vie déjà commencé.

Posté par Virginie.dr, 28 avril 2008 à 22:00

Eh-oh! il faut te détendre, les LAL de l'enfant ont aujourd'hui un bon pronostic, avec près de 80% de guérison. Ta note m'a filé des frissons dans le dos. bon, ok, c'est quand même 20% qui ne guérissent pas. Le truc que je peux te dire de mon expérience comme externe en oncopédiatrie, c'est que les enfants ont vraiment la niaque, ils ne se laissent jamais abattre. Je lui souhaite sincèrement de guérir.

Posté par dodo, 29 avril 2008 à 19:41

:)

Dodo : je sais que les enfants ont la niaque, je suis en neurochirurgie en ce moment et j'ai pas mal de tumeurs cérébrales chez les mouflets. A. était ma première LAL. Et je l'ai vraiment vécue comme ça. Après 12h d'hôpital, on venait de m'annoncer que j'allais faire la nuit parce que l'externe avait décidé qu'il ne prendrait pas sa garde, j'étais peut-être plus sensible parce que fatiguée :)

Posté par Symbiote, 29 avril 2008 à 20:15

pfiou

Grosse claque !
Dire qu'il va falloir que tu vives ça pleinnnn de fois dans ta carrière ! Tu es bien accrochée, c'est bien, et ne doute surtout pas ! Là tu as aidé à déceler une leucémie chez un gamin auquel on aurait juste mis la pancarte "gastro" c'est bien, continue!!!
C'est un beau métier que tu fais ma ptite étudiante!!!
des bisous pleins,

Posté par zou, 30 avril 2008 à 14:55

très beau texte plein de sensibilité pour relater ce moment d'un diagnostic lourd,avec cette intuition qui fait les bons soignants,dans cette course contre le temps et la maladie.
bravo.

Posté par mirisa, 30 avril 2008 à 15:36

un gros poids.....

BRAVO futuredoc! vos écrits donnent envie de faire "médecine"!!!

Posté par dany, 13 mai 2008 à 00:19

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