01 mai 2008
Je viens pour dire que je vais bien
« Je viens pour dire que je vais bien »
Chouette comme motif de consultation, ça change. Elle venait
donc pour dire qu’elle allait bien. Pour nous montrer comment, du haut de ses
13 ans et de son sourire appareillé, elle gérait sa petite vie sans besoin
qu’on y mette notre nez.
« Et qu’est-ce qui pourrait nous faire dire le
contraire ? »
Elle, c’est ma chef. Je vous en ai déjà parlé, elle
m’impressionne. A l’écoute de tout ce qui est dit et plus encore de ce qui ne
l’est pas. Quand je s’rai grande, je veux être Pédopsy comme elle.
« Ben, en fait, c’est au collège qu’ils s’inquiètent. C’est
le CPE qui a insisté pour que je vienne. Heu… en fait, c’est parce que j’ai une
copine qui a voulu se suicider. Et comme moi, ça m’était arrivé quand j’étais plus petite,
vous vous rappelez… ben ils ont peur pour moi »
« Ah ? Pourquoi auraient-il peur pour
toi ? »
« Ben, heu… j’étais avec elle quand elle a fait ça. Et
heu… comme je voulais pas qu’elle prenne tous les cachets, ben j’en ai pris la
moitié »
Gloups. Moi qui croyais que ça allait être simple….
« Tu en as pris la moitié ? »
« Ben oui. »
« Et c’est tout ?
« Euh, ben, en fait, c’est moi qui était allée lui
chercher les médicaments. »
« Pardon ? » (Re-gloups de l’externe à côté)
« Ben oui, vous savez, comme moi ça m’avait aidé à m’en
sortir quand j’étais plus petite, ben je me suis dis que ça pourrait l’aider
aussi, que les gens se rendraient compte qu’elle va pas bien »
« Mais tu sais que tu te mets en danger, et que tu l’as
mise en danger aussi ? »
« Bof, c’est pas très dangereux, hein, la preuve. »
Et là, c’est la panique de l’externe, la débandade, le « gloups »
décuplé coincé en travers de la gorge, les sueurs froides.
La maman avait 15
ans.
« Ouais, c’est l’école qui s’inquiète, alors qu’ils
font rien pour l’autre fille, là, la pauvre. Alors bon, nous on vient comme ça vous voyez qu'elle va bien, hein ? Hein chérie tu vas bien ? »
Allez dis moi que tu vas bien… Fait un
grand sourire à la dame et qu’elle nous laisse tranquille !
Ma chef rigole, intérieurement.
« Le problème, c’est qu’on va pas vraiment pouvoir dire
ça comme ça… »
L’histoire s’est finie avec quelques coups de fil, à l’école
d’abord pour démêler les nœuds de l’histoire montée de toute pièce par le
couple mère-fille insolite. Puis au médecin scolaire.
Puis à l’ancienne psy de mademoiselle. Une lacanienne. Ah ?
(l’externe interloquée)
« Tu vas voir, pour les lacaniens, ils sont tous
psychotiques ! Ou névrosés, mais c’est plus rare. » Et effectivement,
ça n’a pas loupé.
Le tout aura pris trois heures.
Note pour plus tard : ne jamais sous-estimer le potentiel des gens qui vont bien.
Commentaires
Merci Marie de savoir t’étonner de consultations ordinaires, c’est à dire toujours singulières. C’est de la Pédopsy, avec un P majuscule s’il te plait !, mais c’est aussi de la médecine générale quotidienne. C’est dire s’il faut savoir lire entre les lignes, écouter entre les mots et dire aux patients ce qu'ils semblent ne pas vouloir entendre...
Très très vrai, et rafraichissant, moi en vrai j'fais aussi mon intéressant à 1/2 temps dans un CMPP, mais faut pas non plus laisser trop d'indices... N'empèche que des couples mère-enfant (mais qui est la mère et qui l'enfant ?) comme ça, c'est toujours jubilatoire, même si y a du boulot ! :-), ça change un peu de la bobologie.
Merci de m'avoir laissé un message, qui m'a permis de découvrir ton blog et bienvenue du coté obscur de la psy...
Tu écris bien, je vais t'ajouter à mes liens dès que je peux.
Marie, quelles histoires vivantes tu nous racontes. Des bouts de vraies vies, pour faire s'arrêter et penser, un moment. L'expérience de l'autre...
J'admire ce que tu fais. Et je ne parle pas que du blog. : )
À tout bientôt...
Merci
Merci à tous, vraiment,
Dr Coq : c'est bien ça qui me fait et me fera certainement hésiter jusqu'au bout avec la médecine générale (si j'ai le choix à l'internat bien sûr). Parce qu'il y a de la pédopsychiatrie que je n'aimerais pas du tout pratiquer... comme il y a de la médecine générale qui pourrait me plaire autant que les consultations avec ma chef ! On verra, donc...
Superrééduc : c'est ton blog qui est jubilatoire, oui ! Je vais essayer de te piquer un petit peu d'humour noir, j'aime bien ;-)
Lou : merci, mais je n'ai pas pu accéder à ton blog, peut-être un erreur sur l'adresse ?
Gaëna : Dans les messages cachés que j'ai en réserve et qui n'attendent que leur maturité pour être exposé au grand jour, est glissé un petit mot sur La Chambre Noire... moi aussi je suis admirative ! Merci encore :-)
quel sens de la chute !
Nez à nez avec la mort au quotidien, ça doit devenir une seconde nature… N'empêche, quel talent!
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