06 mai 2008
Euuuuuh… Help ?
Garde en Réa.
C’est une unité de Réanimation digestive, mais l’externe est
là aussi pour les services de chirurgie à côté, un peu, surtout pour les ECG [les Electro-Cardio-Grammes].
Je connais bien le service, l’interne et la chef de garde
ont l’air sympa.
A la contre-visite, les patients vont tous globalement pas
trop mal, la nuit s’annonce bien.
Pas merci ni bonsoir, ni même bon appétit, je
déteste.
Donc ce soir, je prends les devants, quitte à râler par anticipation
parce que screugneugneu quand même, y’a au moins un ECG sur deux qu’on me
demande de faire et qui n’est pas justifié, ou qui pourrait attendre le lendemain
matin, ou avoir été fait avant, d’ailleurs. Et puis les infirmières aussi
savent les faire ! Bref.
Donc en service chirurgie E, je passe ma tête dans
l’entrebâillement de la porte du bureau des infirmières. Sourire, Bonsoir, Pas
d’ECG ? Ah ben bonne nuit alors !
Chirurgie D, pareil, dis donc, c’est mon soir de chance en
fait !
« Ah sauf
peut-être la dame de la 12. Enfin, c’est pas indispensable, mais comme elle
tapait à 80 tout à l’heure, faudrait peut-être contrôler, si ça vous dérange
pas ? »
Demandé comme ça, évidemment que non, ça ne me dérange pas.
Et roule l’appareil à électro jusqu’à la chambre 12. Et bonjour madame machin – c’est bien comme ça votre nom ? – je viens vous faire un petit ECG. Ca prend 5 minutes et ça fait pas mal, vous connaissez ?
C’est une toute petite mamie qui est devant moi, et qui fait
un peu la grimace.
- Malodos… Gneucreuhé le lit …
- Euh, pardon ? Aaah vous remonter dans le lit ! Tout de suite.
Je bénis mon expérience en maison de retraite. Pour le décodage et pour la technique de remontage dans le lit. J’aurais été bien embêtée sinon…
- Bon, ça va là ? Alors, il va falloir remonter votre
t-shirt, voilààà, que je colle les électrodes.
Je m’applique, parce que, chez les mamies, faut trouver où
coller nos 6 petits patchs entre les plis et le reliquat de sein gauche. Dessus,
dessous ?
Et je me pose sans doute cette question cruciale quand
j’entends un ronflement étrange.
J’ai appris plus tard que c’était la
respiration « stertoreuse » du coma profond.
- Madame machin ? Faut pas s’endormir hein !
Je parle fort avec les vieux, question d’habitude. Mais ça
ne la réveille pas.
- Madaaaaaame … Eeeeh, oh !
Tape sur la joue
hésitante (au début), puis je pince les doigts comme j’ai vu faire pour le
Glasgow des comas. Rien.
"Bip"…… …… il dit. … …. "Bip"… ….
Heu. Un bip toutes les 15 secondes, c’est largement insuffisant, non ?
Je vérifie les branchements, mais non. C’est bien ça. ….."Bip"…. .... .... .... .... "Bip" .... ....
Euh… Help ?
Mayday ?
Mais j’étais loin de ces considérations devant mon ECG et ma
mamie pas morte mais enfin, pas très vivante non plus, là.
J’ai couru vers l’infirmerie, et à défaut de trouver des
mots, j’ai mimé l’ECG qui faisait « Bip »…. Puis plus loin, beaucoup
trop loin « Bip ».
Me suis vachement améliorée en communication d’urgence en 15
ans, c’est formidable.
La suite est très classique.
A savoir qu’ils ont débarqué à une bonne quinzaine dans la
petite chambre.
Que le « réanimateur de garde » (non, je ne
connais pas le féminin… y en a-t-il ?), la chef, quoi, a managé toute sa
petite équipe comme il se doit.
Que j’ai vu faire un massage cardiaque et que ça a l’air
bien fatiguant.
Que le chariot d’Urgence n’était évidemment absolument pas
adapté à l’urgence de la situation.
Qu’il n’y avait même pas d’adrénaline et qu’il a fallu la
chercher dans le service de réa, justement. Et que j’ai vu l’interne injecter,
consciencieusement, ses milligrammes les uns après les autres.
Qu’on m’a demandé de piquer des gaz du sang que j’ai mis une
éternité à réussir. Quand le sang ne circule pas, en même temps, c’est beaucoup
plus difficile.
Et puis quand j’ai eu fini, il était ininterprétable.
L’interne en a fait un autre, laborieusement, que dans ma
précipitation j’ai failli gaspiller parce que j’appuyais trop fort sur cette
satané seringue.
Je l’ai même gaspillé, je crois, mais j’ai dis qu’il était
ininterprétable aussi, et vu la couleur et la texture, c’était sans doute vrai.
Le 3e a finalement montré un sang acide comme du citron (bon, pas tout à fait, mais quand ça commence par un 6, je trouve que ça s’en rapproche dangereusement quand même)
On a perfusé des bicarbonates à la mamie, et elle a récupéré
des battements à un rythme correct. Je ne me risquerais pas pour autant à faire
un lien de causalité, tellement les actions se déroulent en désordre dans mes
souvenirs. Mais elle ne s'est pas réveillée pour autant.
A un moment, il a fallu « poser une voie
centrale », comme on dit, et j’ai vu la réanimateuse (trice ?), un
genou sur le lit, des champs stériles presque aléatoirement posés, enfoncer son
cathéter et choper un bout de poumon au passage « pshitt », « Et
mer.. ».
Même qu’elle nous a dit en rigolant de ne pas raconter comme
elle s’y prenait, parce que c’était pas catholique… évidemment, d’autres
auraient laissé tomber la mamie depuis longtemps j’imagine.
Mais quand, plus tard, on a eu finit de pousser le brancard
jusqu’à notre service de réa, je lui ai demandé pourquoi. Innocemment, hein, mais avec tous les efforts qu'on a fait, le temps que ça a pris, jusqu'où doit-on aller, et où ça commence
l’acharnement ?
« On ne laisse pas quelqu’un mourir d’asphyxie. Il y a
des règles comme ça. Et elle, ça revenait à ça, de la laisser comme ça. »
Devant tant de « ça », je n’ai su que dire, mais c’est vrai que de voir ces petits poumons se soulever, même avec une assistance, et la famille qui avait eu le temps d’arriver et de parler, au médecin, aux infirmières, et de la laisser s'en aller tout doucement... je crois que j’ai un peu mieux compris.
Et puis ça fait quand même très bizarre, d'être la dernière personne que quelqu'un aura vu avant de mourir.
J’ai appris le lendemain que c’était systématique :
cette chef-là attire toujours, toujours, les situations les moins faciles, les
gardes les plus instructives et les nuits les moins reposantes. Allez, osons le mot, elle a la poisse, quoi.
Mais bizarrement, ce soir là, j'avais plus très faim.
Commentaires
Après ca, bé non j'aurai pas eu faim non plus...ni le lendemain...euh je pencherai pour réanimatrice^^
Ma chouchou!!! Tes billets sont toujours aussi biens! J'adore te lire! Heureusement qu'il existe quelques personnes un petit peu humaine dans ce monde de fou qu'est l'Hôpital! Keep the move baby!
euuuuh help
Je découvre votre blog grace au DR COQ....
Vous racontez très bien,vraiment ,rafraichissant,drole...
Je reviendrai!
Wahh
Toujours un peu d'humour pour raconter les situations les moins drôles...
J'imagine parfaitement la petite Marie, tant devant la mamie "pas très morte mais pas très vivante quand même" que devant la casserole de caramel, ça me fait beaucoup rire ! Mais quel courage !!
J'aime vraiment trop ce que tu écris !!!!
grosbisous (et de Raph qui a lu ton article avec moi).
en direct
même histoire, autre lieu, autre malade. Je suis interne à la Réunion, on m'appelle dans un service pour un papy qui ne va pas bien; je m'extirpe des urgences surchargées et vais 'sauver' ce malade en détresse... arrivé dans la chambre (à 3 lits comme il se doit à l'hôpital publique, ce doit être ça la concentration des soins)le papy m'apparaît assez rapidement et grâce à mon flair de fin clinicien assez mal bar... je pose mon stétho sur son coeur et là... boum... boum......... boum......................boooouuum....... drôle d'expérience: les derniers battements de coeur d'un condamné à mort. Mes quelques heures de sommeil sur ma garde furent remplies de cauchemards psychédéliques...
Merci :-)
Ahlala, je suis en retard dans mes réponses, toutes mes excuses, cette période de révision me prend un petit peu mon "temps de cerveau disponible" comme je disais à M'sieur Asclepieia il y a peu ;-)
Donc merci, Elo, Clément, Dany, Elsa, et Tirougail !
Vos petits mots et la petite histoire réunionaise, même si elle n'est pas très gai, me font me sentir un peu moins seule devant mes bouquins.
Promis, quand je sors la tête de l'eau (enfin, de mes cours), je vous raconterai, mes ptits autistes qui grandissent bien, mes ptits vieux quand je leur ai apporté des photos que j'avais prises à la maison de retraite, mon sentiment de nullité face à tout le médico-bête-et-méchant mais qu'il faut bien apprendre parce que c'est pas mon sourire qui va sauver mes futurs patients.
Bref... A bientôt :-)
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