28 mai 2008
Tout sauf travailler...
En période d'examen, c'est typique chez moi : ma consommation d'ordinateur grimpe de manière exponentielle, mes neurones abreuvés de stress n'aspirant plus qu'au repos, à ce luxe de la procrastination, à ce doux plaisir que celui de ne rien faire lorsqu'il faudrait encore fournir quelques efforts.
Alors ce soir, en écoutant tomber la pluie, n'ayant aucune envie de vous parler de médecine, de patients qui pleurent, qui vivent ou qui meurent, je vous livre quelques-unes de mes images prises à la volée.
Un peu de poésie dans ce monde de brutes.
26 mai 2008
Petite Jade est née
Je vous en avait parlé dès le premier message, et vous avez peut-être suivi les évènements ici ou là,
une petite crevette (pas si crevette que ça, d'ailleurs, avec ses 3kilos 150 et ses 50 centimètre et demi), est arrivée aujourd'hui.
Non ce n'est pas la mienne, mais je suis sûre qu'elle viendra égayer mes journées de révisions dans ces deux ans qu'il me reste avant les ECN (le fameux concours de l'internat, faut suivre un peu !) ... en plus de faire le bonheur de ses parents, évidemment !

P.S : La maman et le Bébé vont très bien !
La dure réalité des choses
Y'a des matins comme ça, où l'on rentre de stage le sourire aux lèvres, les yeux plein de ces regards de petits patients de 8 ans qui ont eu la bonne idée d'être sage aujourd'hui, de faire des progrès, de vous regarder dans les yeux et même de ne pas vous frapper. Des jours où l'on se dit que la pédopsy c'est chouette, que d'être étudiante en médecine c'est chouette, et que l'on a beaucoup de chance de pouvoir faire un stage hors des murs de la fac et de l'hôpital.
Et puis, arrivé chez soi, on tombe nez à nez avec un courrier de l'hôpital. Déclaration fiscale pour l'exercice 2007.... Ah ? Bizarre, j'en avais déjà eu une, qui me demandait de déclarer 1465 euros pour 1666 heures de travail !
Eh bien c'est l'autre hôpital dans lequel j'ai bossé, me rappelant mes 21 euros à déclarer en plus - avantages en nature compris - pour 152 heures.
Et y'a des matins comme ça, où l'on oublie de s'offusquer, et où on en rigole.
21 mai 2008
Palpation Artistique
C’est peut-être de ma faute, mais je n’ai jamais vraiment appris.
J’ai vu beaucoup de choses, des tas de plaies de toutes les
tailles et de toutes les couleurs, des tas de blocs opératoires différents, de
jolis ECG et de jolies radios. J’ai consolé des patients avec des stomies, pris
la main d’un sclérodermique, parlé avec un Klinefelter, soutenu un monsieur
atteint d’une granulomatose de Wegener. J’ai fait des gaz du sang, une ponction
d’ascite, aidé pour une ponction sternale et branché des dizaines de machines
d’hémodialyse.
Surtout, surtout, j’ai assisté à d’interminables staffs, et
j’ai lu des tas de dossiers.
Tellement bien que j’ai fini par préférer
ça : regarder dans les dossiers.
C’est pas du jeu, mais c’est plus facile,
de savoir quelle maladie sera désignée par un « j’ai le cœur fragile vous
savez ».
Une patiente me disait un
jour « Comme opération ? Ben on m’a fait la totale ! » Heu…
je dois savoir instinctivement, infusément même, qu’il s’agit d’une
hystérectomie élargie, moi ?
J’ai bien essayé pourtant ! J’ai tenté ma chance, l’air
assuré sous ma blouse, « Bonjour monsieur comment
allez-vous ? Qu’est-ce qui vous amène ? » Et vas-y que je
t’interroge… et que je m’embrouille dans les questions, et dans les réponses,
et à quelle date vous m’avez dit déjà ? Et quel traitement au
fait ?
Et puis je me lance : les oreilles bien
arrimées au stétho. Une main pour retenir les branches qui vrillent tout le
temps, les saletés. L’autre main pour tenir mes lunettes et la troisième
pour déplacer la membrane sur les poumons ou sur le cœur et me rendre compte
que zut, c’était mal tourné, en position « vaisseaux », exprès pour
m’embêter, je suis sûre.
Et la palpation, alors ? Déjà, j’ai les mains froides. Tout
le temps. J’ai eu beau étudier la physiopathologie du syndrome de Raynaud, ça
n’a jamais fait revenir le sang dans mes extrémités. Donc je préviens, mais ça
ne suffit jamais. Après, forcément, ils sont toujours contractés. Ou alors
c’est des chochottes qui se raidissent quand j’appuie, je sais pas.
Toujours est-il que j’ai marqué une fois, sur mon
observation : « Défense au flanc droit », un jour où j’étais à
peu près sûr de mon coup… et le chef de clinique, derrière, repasse et me jette
un « Mais où t’as vu une défense toi ? Pffff… » qui a eu le
don de pulvériser en moins de deux mes quelques grammes de confiance en moi.
Alors les adénopathies, ou les pouls distaux, hein, n’en
parlons pas. Soit je ne sais pas les trouver, soit les cœurs de tous mes patients
se sont systématiquement arrêtés de battre quand je les cherchais. Ca doit être
l’intensité de mon charme qui les sidère, autrement je vois pas.
Bon, à ce stade, vous aurez compris que la percussion (toc
toc, tac tac), même sur une vessie énorme et toute dilatée, ça reste encore
obscur et hors de portée. Le globe vésical, connais pas. Voilà.
J’en vois déjà qui pâlissent dans l’assistance « Mon
Dieu je veux pas avoir à faire à elle un jour ! ». J’ai encore le temps
d’apprendre, rassurez-vous. Mais j’ai un peu peur. Parce que si je n’ai pas
appris jusque là, c’est peut-être qu’on était très nombreux, en stage, et que
j’ai jamais su réclamer avec assez d’insistance l’attention d’un interne ou
d’un chef sur mon examen approximatif.
Dans d’autres services, c’est plus simple encore : les
internes font les observations eux-mêmes. L’après-midi, quand le patient arrive
mais qu’on est pas là. Comme ça, le lendemain matin, l’externe n’a plus qu’à
ranger la paperasse et à trier le dossier, ça va plus vite. L’externe est ravi…
Alors, approximation pour approximation, j’irai entraîner mes petits doigts quand je serai en stage aux urgence et que là, effectivement, on fait confiance à l’externe pour gérer ses patients. De toute façon, j’veux pas dire, mais s’ils sont aux urgences d’un CHU, les gens, c’est qu’ils aiment prendre des risques. Déjà, le campement de gitans sur le parking aurait du les effrayer, mais non, ils sont entrés quand même, pour confier leur petit doigt ou leur grosse intoxication à l’externe malhabile.
06 mai 2008
Euuuuuh… Help ?
Garde en Réa.
C’est une unité de Réanimation digestive, mais l’externe est
là aussi pour les services de chirurgie à côté, un peu, surtout pour les ECG [les Electro-Cardio-Grammes].
Je connais bien le service, l’interne et la chef de garde
ont l’air sympa.
A la contre-visite, les patients vont tous globalement pas
trop mal, la nuit s’annonce bien.
Pas merci ni bonsoir, ni même bon appétit, je
déteste.
Donc ce soir, je prends les devants, quitte à râler par anticipation
parce que screugneugneu quand même, y’a au moins un ECG sur deux qu’on me
demande de faire et qui n’est pas justifié, ou qui pourrait attendre le lendemain
matin, ou avoir été fait avant, d’ailleurs. Et puis les infirmières aussi
savent les faire ! Bref.
Donc en service chirurgie E, je passe ma tête dans
l’entrebâillement de la porte du bureau des infirmières. Sourire, Bonsoir, Pas
d’ECG ? Ah ben bonne nuit alors !
Chirurgie D, pareil, dis donc, c’est mon soir de chance en
fait !
« Ah sauf
peut-être la dame de la 12. Enfin, c’est pas indispensable, mais comme elle
tapait à 80 tout à l’heure, faudrait peut-être contrôler, si ça vous dérange
pas ? »
Demandé comme ça, évidemment que non, ça ne me dérange pas.
Et roule l’appareil à électro jusqu’à la chambre 12. Et bonjour madame machin – c’est bien comme ça votre nom ? – je viens vous faire un petit ECG. Ca prend 5 minutes et ça fait pas mal, vous connaissez ?
C’est une toute petite mamie qui est devant moi, et qui fait
un peu la grimace.
- Malodos… Gneucreuhé le lit …
- Euh, pardon ? Aaah vous remonter dans le lit ! Tout de suite.
Je bénis mon expérience en maison de retraite. Pour le décodage et pour la technique de remontage dans le lit. J’aurais été bien embêtée sinon…
- Bon, ça va là ? Alors, il va falloir remonter votre
t-shirt, voilààà, que je colle les électrodes.
Je m’applique, parce que, chez les mamies, faut trouver où
coller nos 6 petits patchs entre les plis et le reliquat de sein gauche. Dessus,
dessous ?
Et je me pose sans doute cette question cruciale quand
j’entends un ronflement étrange.
J’ai appris plus tard que c’était la
respiration « stertoreuse » du coma profond.
- Madame machin ? Faut pas s’endormir hein !
Je parle fort avec les vieux, question d’habitude. Mais ça
ne la réveille pas.
- Madaaaaaame … Eeeeh, oh !
Tape sur la joue
hésitante (au début), puis je pince les doigts comme j’ai vu faire pour le
Glasgow des comas. Rien.
"Bip"…… …… il dit. … …. "Bip"… ….
Heu. Un bip toutes les 15 secondes, c’est largement insuffisant, non ?
Je vérifie les branchements, mais non. C’est bien ça. ….."Bip"…. .... .... .... .... "Bip" .... ....
Euh… Help ?
Mayday ?
Mais j’étais loin de ces considérations devant mon ECG et ma
mamie pas morte mais enfin, pas très vivante non plus, là.
J’ai couru vers l’infirmerie, et à défaut de trouver des
mots, j’ai mimé l’ECG qui faisait « Bip »…. Puis plus loin, beaucoup
trop loin « Bip ».
Me suis vachement améliorée en communication d’urgence en 15
ans, c’est formidable.
La suite est très classique.
A savoir qu’ils ont débarqué à une bonne quinzaine dans la
petite chambre.
Que le « réanimateur de garde » (non, je ne
connais pas le féminin… y en a-t-il ?), la chef, quoi, a managé toute sa
petite équipe comme il se doit.
Que j’ai vu faire un massage cardiaque et que ça a l’air
bien fatiguant.
Que le chariot d’Urgence n’était évidemment absolument pas
adapté à l’urgence de la situation.
Qu’il n’y avait même pas d’adrénaline et qu’il a fallu la
chercher dans le service de réa, justement. Et que j’ai vu l’interne injecter,
consciencieusement, ses milligrammes les uns après les autres.
Qu’on m’a demandé de piquer des gaz du sang que j’ai mis une
éternité à réussir. Quand le sang ne circule pas, en même temps, c’est beaucoup
plus difficile.
Et puis quand j’ai eu fini, il était ininterprétable.
L’interne en a fait un autre, laborieusement, que dans ma
précipitation j’ai failli gaspiller parce que j’appuyais trop fort sur cette
satané seringue.
Je l’ai même gaspillé, je crois, mais j’ai dis qu’il était
ininterprétable aussi, et vu la couleur et la texture, c’était sans doute vrai.
Le 3e a finalement montré un sang acide comme du citron (bon, pas tout à fait, mais quand ça commence par un 6, je trouve que ça s’en rapproche dangereusement quand même)
On a perfusé des bicarbonates à la mamie, et elle a récupéré
des battements à un rythme correct. Je ne me risquerais pas pour autant à faire
un lien de causalité, tellement les actions se déroulent en désordre dans mes
souvenirs. Mais elle ne s'est pas réveillée pour autant.
A un moment, il a fallu « poser une voie
centrale », comme on dit, et j’ai vu la réanimateuse (trice ?), un
genou sur le lit, des champs stériles presque aléatoirement posés, enfoncer son
cathéter et choper un bout de poumon au passage « pshitt », « Et
mer.. ».
Même qu’elle nous a dit en rigolant de ne pas raconter comme
elle s’y prenait, parce que c’était pas catholique… évidemment, d’autres
auraient laissé tomber la mamie depuis longtemps j’imagine.
Mais quand, plus tard, on a eu finit de pousser le brancard
jusqu’à notre service de réa, je lui ai demandé pourquoi. Innocemment, hein, mais avec tous les efforts qu'on a fait, le temps que ça a pris, jusqu'où doit-on aller, et où ça commence
l’acharnement ?
« On ne laisse pas quelqu’un mourir d’asphyxie. Il y a
des règles comme ça. Et elle, ça revenait à ça, de la laisser comme ça. »
Devant tant de « ça », je n’ai su que dire, mais c’est vrai que de voir ces petits poumons se soulever, même avec une assistance, et la famille qui avait eu le temps d’arriver et de parler, au médecin, aux infirmières, et de la laisser s'en aller tout doucement... je crois que j’ai un peu mieux compris.
Et puis ça fait quand même très bizarre, d'être la dernière personne que quelqu'un aura vu avant de mourir.
J’ai appris le lendemain que c’était systématique :
cette chef-là attire toujours, toujours, les situations les moins faciles, les
gardes les plus instructives et les nuits les moins reposantes. Allez, osons le mot, elle a la poisse, quoi.
Mais bizarrement, ce soir là, j'avais plus très faim.
01 mai 2008
Je viens pour dire que je vais bien
« Je viens pour dire que je vais bien »
Chouette comme motif de consultation, ça change. Elle venait
donc pour dire qu’elle allait bien. Pour nous montrer comment, du haut de ses
13 ans et de son sourire appareillé, elle gérait sa petite vie sans besoin
qu’on y mette notre nez.
« Et qu’est-ce qui pourrait nous faire dire le
contraire ? »
Elle, c’est ma chef. Je vous en ai déjà parlé, elle
m’impressionne. A l’écoute de tout ce qui est dit et plus encore de ce qui ne
l’est pas. Quand je s’rai grande, je veux être Pédopsy comme elle.
« Ben, en fait, c’est au collège qu’ils s’inquiètent. C’est
le CPE qui a insisté pour que je vienne. Heu… en fait, c’est parce que j’ai une
copine qui a voulu se suicider. Et comme moi, ça m’était arrivé quand j’étais plus petite,
vous vous rappelez… ben ils ont peur pour moi »
« Ah ? Pourquoi auraient-il peur pour
toi ? »
« Ben, heu… j’étais avec elle quand elle a fait ça. Et
heu… comme je voulais pas qu’elle prenne tous les cachets, ben j’en ai pris la
moitié »
Gloups. Moi qui croyais que ça allait être simple….
« Tu en as pris la moitié ? »
« Ben oui. »
« Et c’est tout ?
« Euh, ben, en fait, c’est moi qui était allée lui
chercher les médicaments. »
« Pardon ? » (Re-gloups de l’externe à côté)
« Ben oui, vous savez, comme moi ça m’avait aidé à m’en
sortir quand j’étais plus petite, ben je me suis dis que ça pourrait l’aider
aussi, que les gens se rendraient compte qu’elle va pas bien »
« Mais tu sais que tu te mets en danger, et que tu l’as
mise en danger aussi ? »
« Bof, c’est pas très dangereux, hein, la preuve. »
Et là, c’est la panique de l’externe, la débandade, le « gloups »
décuplé coincé en travers de la gorge, les sueurs froides.
La maman avait 15
ans.
« Ouais, c’est l’école qui s’inquiète, alors qu’ils
font rien pour l’autre fille, là, la pauvre. Alors bon, nous on vient comme ça vous voyez qu'elle va bien, hein ? Hein chérie tu vas bien ? »
Allez dis moi que tu vas bien… Fait un
grand sourire à la dame et qu’elle nous laisse tranquille !
Ma chef rigole, intérieurement.
« Le problème, c’est qu’on va pas vraiment pouvoir dire
ça comme ça… »
L’histoire s’est finie avec quelques coups de fil, à l’école
d’abord pour démêler les nœuds de l’histoire montée de toute pièce par le
couple mère-fille insolite. Puis au médecin scolaire.
Puis à l’ancienne psy de mademoiselle. Une lacanienne. Ah ?
(l’externe interloquée)
« Tu vas voir, pour les lacaniens, ils sont tous
psychotiques ! Ou névrosés, mais c’est plus rare. » Et effectivement,
ça n’a pas loupé.
Le tout aura pris trois heures.
Note pour plus tard : ne jamais sous-estimer le potentiel des gens qui vont bien.







