30 octobre 2009
Arnaquons en coeur
Je n’ai rien contre les visiteurs médicaux. Enfin, presque.
Je préfère le préciser d’entrée de jeu, que l’on ne se fasse pas de fausse idée, je ne leur en veux pas personnellement. Ils ont choisi leur métier, et c’est la crise, personne ne pourrait leur reprocher de gagner leur vie. Certaines mauvaises langues diront bien qu’ils tentent de manipuler les médecins, tout le monde sait que c’est complètement infondé. Le tutoiement, les congrès au soleil et la publicité n’ont jamais fait prescrire plus une molécule qu’une autre. C’est de la pure information mesdames messieurs, tout ce qu’il y a de plus scientifiquement neutre.
Bien sûr.
Si je ne leur en veux pas, c’est que je suis persuadée qu’ils sont encore plus convaincus que nous du bien-fondé de leur activité. Ils ne peuvent pas mentir, ils sont vraiment, honnêtement, assurés de ce qu’ils disent et de ce qu’ils font. J’en veux pour preuve une expérience mémorable d’arnaquage en règle dont j’ai été tour à tour victime puis complice, du temps où j’étais encore un peu naïve. Bon d’accord, un peu plus naïve que maintenant.
J’avais déjà été piégée par le VRP de France-Loisirs. Un boulot ingrat, VRP, qu’il faisait pourtant très bien, ce beau garçon, en venant frapper aux portes des jeunes étudiantes qui n’ont pas envie de bosser, et en tendant une carte en guise de bonjour : « Tenez, je vous donne ça, c’est gratuit ! ». La suite vous la connaissez peut-être : « regardez tout ce que vous pourrez avoir avec », « vous aimez la lecture ? » A une telle question, je ne pouvais répondre non, et c’est encore un fil que tissait l’araignée autour de moi. « Vous avez un coin de table, pour que je vous montre mieux ? » et voilà, tel le loup dans la bergerie, le VRP est rentré, il sait qu’il ne repartira pas sans que vous ayez signé pour deux ans.
Que celui qui ne s’est jamais, jamais fait avoir me jette la
première pierre.
J’en connais qui ont fait pire avec l’EMC Campus, une espèce de compilation en
10 tomes de toute la médecine, qui vous coute le prix d’une voiture, des yeux
de la tête, et de la peau des fesses en même temps. A l’époque où Dieu Google
répond à toutes vos questions. Ils sont très forts ces vendeurs.
J’avais été piégée encore par une jeune fille d’une boite d’abonnements presse dont je tairai le nom, mais que vous ne manquerez pas de croiser si vous vous rendez sur le moindre campus au moment de la rentrée. Ils s’organisent en bande, vous harponnent, petit étudiant pommé qui ne sait plus trop s’il doit acheter une blouse, des polys, s’abonner à une ronéo et où se trouvent ces saletés d’emplois du temps dans cette fac immense. La victime idéale. Et vous en ressortez avec un abonnement d’un an à une revue qui au final ne vous servira vraiment, mais alors vraiment à rien. Avec une super réduction cela dit, une affaire !
J’aurais du me méfier.
Mais il fallait que je voie leurs techniques de mes propres
yeux, et l’année suivante, en mal de petit boulot pour l’été, je suis allée postuler
dans leurs rangs. On passe des épreuves de sélection, pour voir si on est assez
convaincant, si on a un minimum de charisme (que j’avais, youhou !) puis
vient le temps de la formation. Formation faite par des jeunes, comme nous
(parce que le message passe mieux si il vient de pairs). Complètement manipulés,
comme nous ne tarderons pas à l’être. On y apprend les techniques élémentaires,
le B. A. BA du manipulateur. Bonjour, sourire, vous avez 5 minutes ?
sourire. Vous aimez lire ? Vous faites quoi comme études ? Bien
sûr, si c’est un jeune, passer directement au « tu » et ne pas
hésiter à le questionner sur ce qu’il aime, ça nous permettra d’adapter au mieux
notre proposition de vente.
Et comme ce sont des petits malins, à la grande direction de cet
attrape-couillon, les vendeurs, en première ligne, ne sont payés que s’ils
réalisent des ventes. C’est tellement plus motivant. D’ailleurs, nos formateurs,
étudiants eux aussi, ne sont payés que si on fait un certain nombre de vente.
Comme ça, leur porte-monnaie dépend directement de la réussite de leur petite équipe.
Pendant ce temps, loin au-dessus dans la hiérarchie, autant vous dire qu’ils s’en mettent plein les poches, en exploitant les étudiants à la fois pour acheter et vendre leurs produits.
C’est une idée de génie, quand on y pense, non ?
Et bien quand on me parle des laboratoires, je ne peux m’empêcher de repenser à cet été qui m’a couté une énergie folle, et finalement rapporté très peu. Je ne devais pas être suffisamment malléable pour vendre n’importe quoi à n’importe qui sans l’ombre d’un remord.
Les grands laboratoires, disais-je donc, s’en mettent plein les poches, eux aussi. Et ne se plient aux règles du jeu des articles scientifique que parce que c’est le passage obligé pour vendre leur produit. Mais ça ne suffit pas, et c’est là qu’interviennent, à côté des médecins attitrés et des dessous-de-table de la Haaaute Autorité de Santé, nos chers visiteurs médicaux. Qui, tels les meilleurs VRP de France-Loisirs, n’arriveront que rarement les mains vide et vous feront signer l’ordonnance au final, n’en doutez pas une seconde.
C'est le genre de chose qui se fait
quotidiennement, sans aucun problème, dans tous les services hospitaliers, ou presque. Et
ces grandes personnes responsables que sont les médecins se font avoir
comme des étudiants perdus de première année. Tout pareil. Ne le dites pas trop fort, ils vont vous soutenir le contraire.
Alors je me dis que ça doit bien être
Dr Jaddo qui a raison : mieux vaut ne pas les recevoir du tout, quitte à
se taper Prescrire et le New-England en VO ! [Pour les non initiés,
Prescrire est une revue inbouffable mais qui a l’avantage de ne pas être
financée par la publicité, au contraire de beaucoup de revues médicales. Et « The
new england journal of médecine », c’est ça]
Commentaires
Saines lectures
Quand on est externe il ne sert pas à grand chose de lire le NEJM. Quand j'étais plus jeune j'aimais bien la revue du prat. Prescire est vraiment très bien pour tout les publics.
Ensuite par contre durant l'internat après le premier semestre qui n'est que beuverie et deconnade en tout genre, alons jusqu'au deuxième semestre après s'être remis de sa réussite à l'internat donc. Il faut lire et s'asstreindre à lire.
Du généraliste: NEJM, BMJ, Lancet, JAMA, annals
Du spécialisé en fonction de sa spécialité et rajouter des recherches ciblées grace à notre meilleur ami Pubmed et éventuellement quand on ne trouve rien google.
Il faut lire encore et encore et toujours.
Prescrire est indigeste si on le lit en entier dans le détail, en effet. Je ne m'astreins à lire que ce qui me concerne directement, et je laisse tomber les articles sur les chimiothérapies hyper pointues...
Et le forcing des labos, on a beau s'en défendre, ça marche. J'en ai pour preuve la difficulté à m'extraire des noms commerciaux de médicaments... Et quand un patient me dit qu'il est sous perindopril, je lui demande "et comment il s'appelle, déjà, celui-là?" et je passe pour une bille... Les labos nous font raisonner à l'envers: d'abord on se rappelle du nom princeps, puis éventuellement, les nuits de pleine lune, de celui de la molécule... Vive le fric!
Hors de prescrire point de salut
1) lire Prescrire c'est facile
2) refuser un visiteur médical aussi (non, merci). Leur simple présence est en soi une influence, ils le savent bien et savent reconnaître les médecins réticents (et leur servir un blabbla adapté)
Pour finir, un exemple de la force de la pub : récemment une pub passait sur tous les médias, celle avec Nicole Kidman dans un décor indien... je la détestais... résultat j'ai choisi cette boisson que je n'aime pas (Schweppes pour ne pas la noommer) Puissance du marketing !
Le marketing est une science exacte...
...et c'est bien la seule ! Et ça marche à tous les coups ! On a beau être intelligent, mature, réfléchi, quand on on entre dans un hypermarché pour prendre un pack de lait et du PQ, on a FORCEMENT envie d'acheter une télé grande comme une table de pingpong et des bonbons.
L'auto-asservissement des médecins à la pub des labos est insupportable, c'est une honte, plus j'en prends conscience plus ça me révolte.
Pour moi lire Prescrire c'est comme visionner le film "99F" c'est un antidote indispensable, et quand on est dans une spécialité à spectre étroit ça permet de se tenir au courant (les sartans ça existait pas quand je suis sorti de l'usine !).
Tiens, pour la peine, une page de pub pour mon blog... http://bertrand.gilot.over-blog.com/article-36428594.html
99 Francs, je n'ai pas tellement aimé, et je n'en ai pas vraiment trouvé des choses utiles dans ma vie qui en feraient un antidote indispensable (mais comme les livres de Beigbeder dont ce film est tiré en fait)...
Quoi qu'il en soit, j'ai pu découvrir comme je le mets dans mon dernier article certaines ficelles de la manipulation. Par exemple là : http://www.effendi.info/petittraite.html
Et du coup je suis drôlement toute décomplexée du coup pour dire NON aux "anciens prisonniers qui tentent de se refaire une nouvelle vie toute propre en vendant des tableaux bien trop chers à des étudiants naifs", comme aux autres VRP de tout poil. Ils m'ont eu une fois, pas deux.
Et du coup, ça va me sembler plus facile pour les labos, j'imagine.
Kyste : si je lis le NEJM, en ce moment, c'est surtout pour les biblios hebdomadaires qu'on doit préparer dans le service (en anglais obligatoire). Leurs articles sont bien présentés, de bonne qualité, et je ne passe pas deux heures à comprendre de quoi il s'agit, alors ça me plait! Mais c'est sûr que ça ne présage en rien ce que je lirai quand je serai médecin.
Et dès la fin du stage, ce ne sera ni Prescrire ni rien d'autre, mais bien mes bouquins et mes fiches ! Et effectivement, la revue du praticien, qui malgré sa petite tonne de pub dedans est très axée ECN.
Merci pour votre passage et vos commentaires à tous.
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