17 juin 2008
Péhun
La première année, P1 de son petit nom, Jaddo le décrit
merveilleusement bien, c’est un monde à part. Une bulle étrange, que l’on partage plus ou moins avec 700
collègues ou plus, mais qui nous isole du reste du monde comme jamais. Une
folie pure.
Mais ça tombait bien, du haut de mes seize ans et des
brouettes, j’étais déjà un peu folle.
Une fois rentrée j’écoute mon dictaphone pour retranscrire tous les
cours sur mon ordinateur.
Le même fidèle compagnon qui me permet de vous écrire
aujourd’hui, d’ailleurs.
Le dictaphone, lui, est enfermé précieusement dans une boite métallique, reposant au côté de ses petites cassettes soigneusement étiquetées, après tous les fiers services qu'il m'a rendu.
Un jour, son prédécesseur a eu la bonne idée de tomber en panne. J'ai marché, hébétée, comme perdue, au milieu de la route, manquant de me faire écraser dix fois jusqu'au magasin le plus proche. J'ai dépensé une fortune pour le remplacer, plus que de quoi me nourrir pendant deux semaines, et pleuré de joie au retour, toujours hagarde, et tant pis pour les automobilistes qui m'engueulaient vertement.
Les filles de mon groupe d’ED disent que je suis cinglée,
que ça prend trop de temps de tout reprendre au "dicta", et que ça sert à rien, que la biologie cellulaire ce sera en Juin.
Et elles parlent d’Anatomie.
Ma bête noire. Du chinois. Je n’ai jamais su apprendre par
cœur, et s’il y a une matière où on me demande d’être bête et méchante, c’est
bien celle-là. Des os, des muscles, des vaisseaux, des "anastomoses ", des "rapports"...
Le genre de discussion que vous entendez d’une oreille avec
l’impression que le sol va s’ouvrir sous vos pieds. Ah non, mince… ça aurait
été presque mieux.
Alors j’écris, je dessine, je surligne. Je consomme du fluo
et je déforeste tout un pan de l’Amazonie. Chez moi, entre deux cours, dans le
bus, dans le train qui me ramène chez mes parents de temps en temps. 6h de
rails et de vrombissements dans les wagons, j’ai le temps.
Au premier concours blanc du tutorat, j’ai un 3. Un trois. Comme dans « Dites trente-trois ». Sur vingt.
J’ai passé les fêtes de noël enterrée sous une pile de
livres et de papier.
Résultat des courses, au premier semestre, j'ai perdu huit
kilos et fini 15e. Ce qui décuple la pression et me pousse à
bosser dorénavant 10 heures par jour. Pas du tout obsédée par les chiffres, à cette époque.
D’ailleurs, aujourd’hui encore, parmi le vaste registre des
choses complètement inutiles dont je suis capable, je retiens … les numéros des
items ! Je sais donc que la tuberculose, c’est le numéro 106, que les
migraines sont au 262, que les ulcérations des muqueuses génitales sont
traitées au numéro 343. Il y en a 345, j’ai de quoi m’amuser un moment. On ne
sort pas de
Je chronomètre donc mes heures de cours, je placarde mes molécules de chimie et mes acides aminés sur la porte des toilettes, je fais des QCM dans le bus, je me nourris de chocolatines et je reprends 10 kilos.
Et en Juin, je ne fais pas la fête après les examens, je
m’effondre de fatigue et je rentre chez mes parents. Et là, quand j’ai appris
mes notes, il faut que je vous avoue...
Parce qu’une poussière avait empêchée une amie de voir si
j’étais 30e ou 3e, j’ai demandé à mes parents de
m’emmener devant le tableau des résultats. Si je vous montre une carte de
France, vous comprendrez mieux comme c’est incongru : il y a mes parents
d’un coté, ma fac de l’autre, et le massif central entre les deux - entre
autres.
Et nous avons fait nos sept heures de route dans la foulée,
sur un coup de tête.
Quand je vous disais, de la folie pure…
26 mai 2008
La dure réalité des choses
Y'a des matins comme ça, où l'on rentre de stage le sourire aux lèvres, les yeux plein de ces regards de petits patients de 8 ans qui ont eu la bonne idée d'être sage aujourd'hui, de faire des progrès, de vous regarder dans les yeux et même de ne pas vous frapper. Des jours où l'on se dit que la pédopsy c'est chouette, que d'être étudiante en médecine c'est chouette, et que l'on a beaucoup de chance de pouvoir faire un stage hors des murs de la fac et de l'hôpital.
Et puis, arrivé chez soi, on tombe nez à nez avec un courrier de l'hôpital. Déclaration fiscale pour l'exercice 2007.... Ah ? Bizarre, j'en avais déjà eu une, qui me demandait de déclarer 1465 euros pour 1666 heures de travail !
Eh bien c'est l'autre hôpital dans lequel j'ai bossé, me rappelant mes 21 euros à déclarer en plus - avantages en nature compris - pour 152 heures.
Et y'a des matins comme ça, où l'on oublie de s'offusquer, et où on en rigole.
11 avril 2008
La guerre à la BU !
La Bibliothèque Universitaire, aussi nommée BU. Pour un étudiant en médecine normalement constitué, je crois que ça deviendra bientôt une nouvelle expérience scientifique ou mystique. Dangereuse et irréelle.
Hier, j'ai eu le malheur d'y arriver à 13h01. Ou 12h58, heure locale (la BU est un microcosme particulier).
A l'heure où l'externe moyen sort de l'hôpital et se met en quête de nourriture
pour son cerveau affamé, avant de se plonger dans ses bouquins pour
l'après-midi.
[NDLR : Externe : Etudiant salarié de l’hôpital à
moins d’un euro de l’heure, il suit une formation médicale de pointe (ranger
les examens complémentaires, recopier les bilans biologiques depuis l’ordinateur
sur les feuilles du dossier du patient, appel au médecin généraliste qui a
encore oublié des détails dans son courrier…), et réalise des gestes techniques
poussés (des Electro-Cardio-Grammes). C’est presque tout. Sauf si on a un chef
sympa, mais c’est une denrée rare.]
Bref, à cette heure-ci, celui qui n'a pas réservé sa place à la BU, il est foutu. Il peut rentrer chez lui, c'est trop tard, fini. A moins d'avoir été à Lourdes ou prié longuement la Vierge Marie, je ne vois pas.
On le sent dès l'arrivée là haut : au 5e étage (notre BU n'a que 3 niveaux : le
rez-de-chaussée, le 3e, et le 5e... encore un coup d'un savant fou !), l'odeur
est celle de la transpiration de neurones. Et des « P1 », qui n'ont
même pas honte de venir piquer des places à cet étage réservé aux années
supérieures.
Un silence approximatif y règne, entrecoupé par des vrombis de portable, la
porte des toilettes qui grince, et le bruit de ceux qui se lèvent petit à petit
pour aller manger. En prenant évidemment soin de laisser leurs livres bien en
évidence sur la table.
Bien sûr, il FAUT que la dermato prenne l'air, elle sera
certainement plus digeste après.
Vous l'aurez compris : Toutes les places qui paraissent "libres" sont
en fait réservées. Un sac sur la chaise, des livres et des stylos. Partout. A
chaque chaise de chaque coin de table. De quoi désespérer le plus motivé des
futurs médecins.
D’habitude, je fais partie de ces têtes à claques qui s’étalent sur les tables universitaires. Je suis « privée de stage », donc je m’offre le luxe d’un travail dans de bonnes conditions. Bon, ça me coûte plus cher en café, mais la qualité de concentration n’a rien à voir avec celle de mon bureau, juste à gauche de mon ordinateur, dans mon 19 m² du CROUS. J’avoue.
Mais je suis rusée, et hier, j’ai repéré LA place. Celle du gars qui avait prévenu son pote qu’il ne reviendrait qu’à 16h. Pfff, tout le monde SAIT qu’à 16h, le rush sera passé, et il y aura à nouveau quelques espaces vitaux à s’approprier.
Alors j’ai posé mon gros sac à dos, mes fiches, mes stabilos, ma bouteille d’eau, et mon parapluie dans les centimètres carrés auxquels je pouvais prétendre. J'ai marqué mon territoire mieux qu'un matou en rut (rût ? zut...), et je suis allée au RU.
Le Restaurant Universitaire, tout une histoire là aussi.
Mais ce n’est rien comparé au parking.
Le parking… un désastre de gaspillage massif de pétrole à force de va-et-vient entre des allées désespérément pleines. Les trottoirs, les places handicapées, les places qui-n’en-sont-pas et même jusque dans l’herbe par endroits. Les citadines tout-terrain des étudiants, je suis sûre qu’on pourrait faire une thèse là-dessus…
J’ai donc fini par me garer hors de la fac, à 10 minutes (à pied) de chez moi, et 15 de la BU.
Un carnage, je vous dis.
Il paraîtrait que certains étudiants trouvent que l’augmentation du nombre d’étudiants en médecine s’est faite trop rapidement. Ceux qui se plaignent de la sorte disent que les facultés n’ont pas pu adapter leur infrastructure. Ils vont jusqu'à avancer qu'il en serait de même dans les stages hospitaliers, où ils se retrouveraient à 27 pour un stage où ils étaient 9 il y a tout juste 6 ans.
Moi je dis : s’ils étaient vraiment si nombreux, ils finiraient plus vite leur travail et ils arriveraient à l’heure à la BU, non ?
Quels réactionnaires, ces étudiants….
03 avril 2008
Médecine G...
G comme Géniale, ou G comme Grotesque, au choix.
Il y a de ces après-midi, dans la vie d'un étudiant en médecine, qui se doivent d'être racontées, ne serait-ce que pour le devoir de mémoire. Si si, une obligation de transmission de ces longs moments de solitude. J'ai nommé, le "Séminaire de Médecine Générale". Séminaire... ils n'ont pas trouvé plus pompeux au ministère.
Votre mission si vous l'acceptez (et si vous êtes généraliste enseignant un tantinet kamikaze) : faire comprendre à des étudiants les joies de votre métier, sa richesse, sa complexité, les tenants, aboutissant, et cætera. Etudiants qui n'en ont strictement rien à faire, c'est qu'il fait beau dehors, et puis on est en retard sur nos cours, et puis les exams sont dans moins de deux mois, et la MG, de toute façon, on aura bien le temps, de savoir à quoi ça ressemble, on choisi dans trois ans. Presque.
Vous avez deux demi-journées. Pas plus.
Autant vous dire qu'il faut être sacrément costaud.
Notre part du travail : supporter pendant quatre heures sans interruption de longs discours théoriques entrecoupés de séances vaguement interactives. Ca parait rien, comme ça.
Mais forcément, j'ai le chic pour tomber sur LE groupe pour qui tout prend une heure de plus que les autres.
Sur LE médecin anti-charismatique au possible : vous savez, celui qui LIT sa diapositive d'une voix monocorde. Et qui s'arrête sur le notions importantes pour en faire de jolies paraphrases.
Quelle conscience professionnelle.
Bon, c'est pas grave. J'ai de la patience à revendre.
Le pire était à venir. Un film. D'horreur.
Visualisez la médecine générale des années 60.
Vous imaginez, la chemise du médecin et sa valisette, sa femme qui prend ses rendez-vous sur la toile cirée de la cuisine, à deux portes du cabinet ? Où il exerce seul, bien évidemment, et sans autre matériel que son stéthoscope et son gros Vidal ?
Vous voyez, la couleur terne de la pellicule usée par des générations de visionnage ?
Vous pouvez ajouter de mauvais acteurs, des situations cliniques que l'on ne rencontre plus aujourd'hui, et un bruitage digne des péplums de la grande époque, et voilà.
Voilà les 23 minutes qui font toute notre image de la médecine générale.
Ce qu'on montre à des étudiants en 4e année dont la moitié sera généraliste plus tard.
Un épisode de Derrick enregistré sur France 3, ou pas loin.
J'ai eu une vague envie de pleurer, et un fou rire irrépressible. J'ai du mal à concevoir que ces gens-là (ils avaient l'air bien pourtant !) n'aient aucune honte devant cette exposition. Face à cette catastrophe visuelle qui ferait fuir le plus motivé des étudiants.
Alors forcément, ayant eu la chance de voir qu'il EXISTE des films plus didactiques, plus proches de la réalité, plus motivants, plus intéressants... je suis allée naïvement poser la question.
- Mais pourquoi ?... Pourquoi ??
- Il faut replacer ce film dans son contexte, blablabla, variété des motifs de consultation, blablabla, une autre époque, blablabla...
- Mais vraiment, c'est indispensable, un film comme ça, là ?
- Ah de toute façon, c'est pas moi qui décide.
C'est jamais eux qui décident.
On nous servira encore cette sauce pendant des années et des années.
Enfin, on a l'habitude, si les généralistes étaient les seuls enseignants à ne jamais - oh grand jamais - se remettre en question, ça se saurait.
Les joies de la faculté !
... Et ça recommence demain...



