03 octobre 2009
L’obstétrique, c’est fantastique.
Vous allez trouver que je radote ou que j’exagère, mais pas
du tout.
J’ai raté une vocation de sage-femme à n’en pas douter.
J’aime les salles d’accouchement. Et non, je ne suis pas folle. Il y a un
condensé d’attente et d’espoir, de peur et de doute dans une même unité de lieu
et de temps, rythmés par les battements du monitoring, qui ne peut laisser personne indifférent.
Les sabots de blocs
claquent leur pas décidé entre les chambres et on se demande toujours si c’est
pour bientôt. Les heures s’égrènent, les primipares trouvent le temps long, c'est tellement lent un accouchement ! Ca fait deux jours qu'elles contractent et qu'elle ne dorment plus, excitées et anxieuses, et il faut encore attendre... Les
anesthésistes posent tranquillement leurs péridurales, les sages-femmes TVètent
sans compter, les élèves remplissent leurs jolis partogrammes en 4 couleurs (des dessins qui racontent l'évolution du travail et l'engagement du bébé), les
médecins vadrouillent d’échographies en blocs programmés et tout ce petit monde
ronronne, à peine interrompus par les cris d’un bébé qui respire pour la
première fois.
Et d’un seul coup tout bascule. Un cœur qui fait pftou… pftou… pftou… bien trop lentement depuis de longues minutes et du sang, rien que du sang dans le liquide amniotique. La sage-femme affolée, un pH à 7,08. C’est bas, très très bas, genre le bébé souffre mais en plus il n’a aucune chance de récupérer tout seul. Branle-bas de combat, tout le monde au bloc opératoire, on pousse la patiente sur son brancard, on pousse un anesthésique, on incise, on sort le bébé. 6 minutes entre le chiffre du pH et la naissance. 6 petites minutes à courir, tirer, pousser. Pour un bébé vivant. Et, à priori, en bonne santé.
Et comme les urgences n’arrivent jamais seules dans ces cas-là, on nous amène dans la foulée une dame à 33 semaines d’aménorrhée qui contracte tout ce qu'elle peut. Tant et si bien que les tentatives de retarder l'accouchement ont toutes échouées. Pour vous faire une idée, il manque deux mois de grossesse à ses bébés pour être présentables. Oui, ses, parce qu’en plus d’être pressés ils sont deux !
Une fois au bloc, l’obstétricien, rassuré, propose que l’on
mette la péridurale avant l’accouchement. Bonne idée, la patiente est ravie,
mais elle ne savait pas : pendant que l’anesthésiste fait son boulot, il
ne faut pas bouger. Et je n’ai jamais essayé, mais ne pas bouger du tout
pendant une contraction, ça n’a pas l’air évident. Alors elle essaye, elle
souffre, elle crie, elle pleure et moi, comme une idiote, je la tiens et je
répète « soufflez madame, soufflez ! », « Respireeeeez, souffleeeez ». Ce
qui n’a strictement aucun effet. Peut-être seulement celui de me rassurer un peu devant
cette douleur que je ne comprends pas.
Et puis, quand c’est presque fini, je comprends : la tête de la jumelle
est en train de sortir. On voit les cheveux, puis bien plus que les cheveux,
puis…
Court arrêt sur image : vous vous rappelez cette garde de réanimation où j’ai du mimer un ECG faute de mots pour dire que j’avais une patiente donc le cœur s’était arrêté sous mes yeux ?
Et bien là, presque deux ans après, une petite fille pointe le bout de son nez et moi je m’améliore nettement en disant à la sage-femme : « je vois une têêête ». Pas impressionnée, elle ne réagit pas tout de suite, pensant sans doute qu’on ne voit encore que le sommet du crâne. Toujours en net progrès, je répète distinctement : « Non mais je vois VRAIMENT une tête ! ». Et c’est donc dans mes mains toutes nues qu’une petite Laura est sortie, en attendant la sage femme qui l’a confiée aux pédiatres pour les premiers soins.
La naissance du second s’est faite de manière plus conventionnelle, enfin… les pieds en premier mais dans les mains habiles de l’obstétricien. Moi j’étais déjà un peu déconnectée de la réalité, encore sous le choc. Loin dans un monde où les gynécologues ne feraient pas de chirurgie, ou bien où les pédiatres feraient des accouchements… Bref, complètement ailleurs.
Et puis je n’ai pas eu le temps de reprendre pied dans la réalité, nous avons eu 5 césariennes en urgence sur cette garde, dont deux autres jumeaux dans la nuit. Et un accouchement normal que j’ai pu faire avec mes petites mains, et avec des gants cette fois !
Et en quittant la maternité ce matin-là, tous les nouveaux-nés allaient bien.
C’était mon dernier jour en gynéco. Et pour un happy end, celui-ci est plutôt chouette, non ?
14 septembre 2009
Les joies de la chirurgie
Dans mon service de gynéco, nous avons l’inestimable chance
de passer deux semaines au bloc opératoire. Deux très longues semaines à tenir
les murs et admirer les lieux. Et les gens.
Le personnage principal de l’histoire est donc un schtroumpf
en bonnet bleu avec de gros sabots de bloc. C’est un chirurgien. Prononcez
« Chiiiiirruuuurgien », avec la majuscule. Un être pas si différent
de nous autres, pauvres terriens, quand il se ballade dans son service ou
ailleurs. Il peut même être une femme, et même avoir des enfants… mais bon,
dans ce cas, de leur propre aveu, c’est la nounou qui les élève. Triste Schtroumpf.
Bref, ce
schtroumpf se transforme en une bête étrange dès qu’il franchit la porte du
bloc opératoire. Un peu comme le conducteur devient ordurier dès qu’il prend le
volant et se croit tout permis, le chirurgien devient sans s'en apercevoir, à de rares exceptions
près, un horrible connard.
Peut-être est-ce moi qui connais mal le protocole de
politesse du bloc opératoire, le code de conduite inhérent à ce huis clos… mais
pour avoir entendu des personnes dire « merci » et « s’il vous
plait », j’en ai déduit que gueuler sur les gens qui ne lisent pas dans
les pensées de l’opérateur était une habitude bien ancrée mais non
indispensable à la réussite de l’intervention. Il en résulte une cascade de réactions,
toujours les mêmes : le grand Chef crie sur l’infirmière instrumentiste,
qui elle-même rend la politesse aux chefs de cliniques, qui à leur tour
gueulent sur les internes. Qui se taisent. Je ne voudrai pour rien au monde
être à leur place. Leur seul enseignement pratique, il se fait sous les ordres,
les cris, ou les soupirs exaspérés de leurs aînés.
Durant deux semaines, j'ai été invisible ou presque. Lorsque même les internes ne sont qu'observateurs de l'opération qui se déroule à portée de leur main, l'externe ne peut que régler les scialytiques et espérer qu'on se rappelle de sa présence au moment de faire les points de fermeture. Ça n'est jamais arrivé.
Par contre, à la fin d'une matinée, tout au bout d'une longue semaine d'invisibilité, j'ai eu droit à une question. Une chir un peu moins mal lunée que ses confrères qui me demande "et ce ligament, là, c'est quoi ?". Prise au dépourvu je bafouille, je ne me rappelle plus, je cherche, j'hésite, j'avoue : je ne sais pas. S'en est suivi un long laïus exaspéré sur la nullité de tous les externes de toutes ces promotions de petits jeunes qui ne connaissent même plus la plus basique des anatomies : le ligament lombo-ovarien (bon sang mais c'est bien sûr !). Je ne l'oublierai plus. Les chirurgiens sont les
rois de la pédagogie.
Et puis cette habitude de tout commencer aux aurores ! Huit heures du matin, ils sont déjà le bistouri en main, ou le dossier de staff étalé sur la table, pas de temps à perdre ! Je leur préfère de loin leurs confrères anesthésistes, avec leur flegme et leur demi-douzaine de café à l’heure en toutes circonstances.
Et une
fois ressorti du bloc, la transformation s’effectue en sens inverse, l’odieux
personnage se mue en quelqu’un de tout à fait convenable. Enfin, parfois. Si on
a de la chance, quoi…
P.S. En relisant ce billet, je me suis aperçue que je fais exactement comme ceux que je critique : je pars d'un comportement pour généraliser à tous les chirurgiens de la France entière. J'ai donc modifié un peu et j'espère que vous m'excuserez.
30 juillet 2009
D'eau et de sang
C'était ma première garde en gynéco.
On m'en avait dit des horreurs, on m'avait averti de la désespérante futilité
des motifs de consultation, du caractère répugnant des accouchements… La fleur
au fusil, je me suis rendue à ma garde avec une excitation mêlée
d’appréhension : « et si c’était vrai… ? »
Et je suis ressortie, 26 heures plus tard, sans avoir dormi ni pris de repas digne de ce nom, un sourire béat sur les lèvres.
Entre temps, j’avais fais mon premier examen gynéco, posé
mon premier spéculum, vu des femmes jeunes, moins jeunes, enceintes ou non…
j’avais suivi, voire collé les sages-femmes à la semelle pendant des heures, à
tel point qu’elles m’ont laissé faire mes premiers gestes. (Oui, la sage-femme
est un être particulier à l’hôpital, une sorte d’extra-terrestre mangeur d’externe
qu’il convient de savoir apprivoiser si l’on veut pouvoir approcher une femme
enceinte à moins de 10 mètres)
J’étais allée au bloc, et j’avais pu m’habiller pour voir
une césarienne. Quand je dis « m’habiller », c’est le signe d’un
grand privilège : celui d’être admis dans le cercle très privé des
personnes en stérile, qui peuvent se pencher sur le champ et tripatouiller les
outils !
Ma mission consistait à tenir l’aspiration, et éviter que tout soit inondé.
Mais c’est tellement surprenant, ce geyser à l’incision de la poche des eaux …
J’ai donc été baptisée de la blouse aux chaussures, de liquide amniotique et de
sang. Et j’ai aspiré, tremblant moins que l’interne essayant de sortir ce gros
bébé, puis le tenant par les pieds, victorieux. 4 kg 500 et des brouettes.
Fin de la précipitation : l’enfant va bien, il parait qu’il crie mais je
suis trop sous le choc pour l’entendre : la mère perd des litres de sang
et il parait que c’est normal. Je ne cesse d’aspirer pendant que l’interne
recoud ; il tremble toujours lui aussi.
A la fin de l’intervention, je vois la mère sourire à son garçon, je suis en
sueurs et mes jambes me font des blagues. Noir. Pause. « Non non, tout va
bien, laissez moi juste quelques heures pour m’en remettre ! »
Et puis, une fois mes esprits recouvrés et la soirée passée,
l’activité aux urgences s’est tassée, et j’ai pu aller de l’autre côté du
rideau : « En Salle ». Avec le secret espoir de voir des
accouchements, des vrais !
J’avais préparé mon petit discours à l’avance « Bonjour Madame, je suis
étudiante en médecine, est-ce que vous me permettriez de rester dans la salle
pour l’accouchement ? » Mais pour le premier, on m’a attrapée au vol
dans un couloir, tirée dans une salle d’accouchement où régnait le foutoir le
plus complet, la Madame poussait déjà, et en cinq minutes, montre en main, le
gamin était sorti. Avait glissé dehors, même, tant les événements
s’étaient précipités.
Ce premier bébé a signé le coup d’envoi pour la nuit, toutes les femmes de la maternité se sont mises à contracter à tour de rôle, et les accouchements se sont succédé sans interruption jusqu’au matin. Des beaux bébés, des bébés moches, des bébés bleus, des criards, des tout calmes, des doubles ou triple circulaire du cordon, des prématurés, des réanimés, des en bonne santé…
J’ai même pu tricher et suivre la pédiatre dans ses premiers soins aux nouveau-nés. J’étais aux anges. Les internes n’en revenaient pas de voir une externe courir partout dans la maternité au beau milieu de la nuit, moi je n’en revenais pas de voir tant de choses pour ma toute première garde.
Donc non, si on n’est pas trop impressionné par les diverses
sécrétions corporelles, un accouchement n’est pas répugnant. Ce n’est peut-être
pas seulement un moment magique ou beau, mais c’est la vie, et c’est un moment
intense. Rien de moins.
05 juillet 2009
C'est l'été ... et (presque) les vacances !
Ce fut long mais nous en sommes arrivés à bout : après un mois et demi d'épreuves, le cru 2009 des examens s'est enfin achevé jeudi dernier par la meilleure matière : la pédiatrie ! Heureusement, parce qu'il en fallait du courage pour bosser encore au début du mois de juillet, alors que tout le monde se faisait déjà dorer la couenne sur la plage !
Vous comprendrez donc à la fois mon enthousiasme actuel et mon manque cruel d'inspiration pour ce billet, et je pensais ainsi vous décrire mon nouveau stage - tout ce qu'il y a de plus banal en réalité, mais quand on sort d'un service aussi fantastique que celui que je viens de quitter, on ne peut qu'être choqué !
Neuf heures, Madame la pH nous offre une visite touristique des locaux pittoresques de ce vieil hôpital : le secrétariat au 3e étage, puis une dizaine de marche, on traverse en troupeau désordonné le service d'hospitalisation avant de rentrer là où il y a marqué "bloc opératoire", monter encore un niveau, pour arriver en salle de staff. Qui fait vestiaire aussi, pour les externes et les internes.
Une fois assise, Madame la pH commence à insulter nos prédécesseurs, puis à insulter les auteurs des copies qu'elle venait de corriger, parce que "c'est pas étonnant, avec les bêtises qu'on lit, que vous soyez la lanterne rouge de l'internat !".
Le ton est donné. Vient ensuite le traditionnel descriptif de l'équipe : "Madame machin qui fait les consultations du lundi après-midi et du jeudi matin, Monsieur Bidule qui vous fera la visite du mercredi une semaine sur deux, Madame Unetelle..." Autant de noms qu'on note sagement dans son carnet à spirale, avec une orthographe toute approximative et aucune idée des personnes qui sont derrière.
Et en conclusion concernant l'organisation du stage, notre utilité n'a pas été dissimulée trop longtemps, Madame la pH nous a tristement ramenés à la réalité de notre condition d'externe : "Bon, vous vous arrangez comme vous voulez, vos collègues avaient l'habitude de partir très tôt, mais je veux qu'il y ait au moins un externe de 8h à midi et demi au cas où j'ai besoin qu'on m'apporte un dossier ! Ah, et pour les ECG, aussi... "
Ah, et on sert à rien, à part ça ?
"Les patientes arrivent le soir, se font opérer le lendemain, alors vous faites une observation courte, mais bon, vous ne les examinez pas trop hein.."
Bien, bien...
Lendemain, arrivée 8h pour le staff de chiiiruuurgiiie où l'on regarde les imageries (Oh le beau fibrôôôme, oh la jolie tumeuuuur !), fin à 8h42. Pause café jusqu'à 9h15. Bonjour à mes patientes (dont une en plein pansement, une autre à la toilette, une troisième au bloc...). Rangement des examens complémentaires. 9h30, Fini. Tristement fini, genre désœuvrée, genre petite chose inutile qui, si elle a des observations à rédiger un jour, sera bien gentille d'aller les faire ailleurs que dans le service, parce que ça dérange, ça prend de la place.
Deux solutions s'offrent donc à moi : soit je deviens aigrie comme mes prédécesseurs, et personne ne m'adressant la parole, je n'adresse la parole à personne non plus, je m'en vais à neuf heure dix en m'assurant que quelqu'un reste pour l'astreinte ECG et le boulot de coursier.... Soit j'essaye de dire bonjour aux infirmières avec le sourire, de leur poser des questions juste pour qu'elles s'aperçoivent de mon existence, de discuter avec mes patientes de leur moral en berne, de suivre les internes même si je les encombre dans leur visite...
Je sens que ça va être long, ce stage...
08 juin 2009
Mardi matin chez les gamins
J'écris peu ces derniers temps mais je ne chôme pas, promis :
Matinée de visite. 9h.
La chef arrive, aussi dynamique que moi après une douzaine de cafés, baskets "hello kitty" aux pieds et faut pas qu'ça traine !
Chambre 40, Première chambre du service. Ce qui est très bête en passant, mais c'est comme la numérotation des dents qui ne commence pas par le 1, allez comprendre...
La petite Lilou a une Pyélonéphrite. Une infection du rein, qu'on traite par des médicaments intra-veineux, parce que le rein, c'est précieux. Et que les antibiotiques, dans ce cas, c'est automatique.
Et Lilou saute partout avec une CRP à 230 (petite protéine de l'inflammation. La normale est en dessous de 5...), allez comprendre, ça aussi !
A coté, Brandon vient pour déshydratation sur gastro-entérite aiguë. J'espère qu'il fera un procès à ses parents pour lui avoir collé un prénom pareil...
Chambre 41. C'est ma mienne, la petite fille dont je m'occupe. Un an et demi de bouclettes blondes, et presque la même bouille que moi à son âge. Sauf que le compagnon de sa mère l'a suffisamment amochée pour que deux jours
après son entrée elle ait encore des bleus et des œdèmes qui lui déforment le visage. Elle babille à peine, et ne dit même pas maman. Sa mère d'ailleurs, 19 ans, est en garde à vue depuis hier. Elle a laissé comme souvenir une odeur de crasse et de misère. Son père ne sait pas qu'elle existe.
Je rentre dans cette chambre et je suis à la fois triste et en colère. A chaque fois. Et pleine d'amour pour cette petite que je devrais pourtant ne regarder que comme une patiente.
Alors je joue avec la gamine, comme on le fait tous puisque maintenant, c'est nous ses "parents". C'est le service hospitalier. En attendant mieux.
Et je retiens mon envie d'aller lui acheter des jouets, un doudou, des habits... c'est pas mon rôle qu'on m'a dit. Et dans deux jours elle sera partie.
Chambre 42. Grand écart. Une adolescente diabétique.
Je n'ai pas écouté grand chose de ce qu'il s'est dit dans cette chambre, mais je crois que les adolescentes et le diabète ça ne fait pas bon ménage. Parce que 0,23 de glycémie, c'est quand même très très bas. Mais 4 grammes le lendemain c'est aussi très très haut... Casse-tête biologique et psychologique.
Mademoiselle est la seule à pouvoir y changer quelque chose, mais c'est aussi celle qui veut le moins. "On dirait que je ferme les yeux très fort, et quand je les ouvrirai je serais plus malade".Je suis sûre qu'il se passe quelque chose comme ça dans sa tête. En plus de la rengaine adolescente : "T'façon je fais ce que je veux, je me mets en danger si je veux, j'm'en fous, c'est ma vie à moi"
Équation insoluble.
Chambre 43. Un hébergement des chirurgiens. Pardon, des chiiiiiruuuurgiens (volé à Jaddo, mais c'est tellement vrai). Qui passeront en grands seigneurs jeter un œil sur les radios et relâcher le gamin qui s'est cogné la tête en skate. Et s'en iront, démarche chaloupé et auréole presque palpable, plâtrer d'autres fractures sauver d'autres vies.
Chambre 44. Une maladie métabolique hyper-rare que y'en a sans doute que trois en France. Amine, 4 ans, toutes ses dents et un foie plus gros que celui d'un alcoolique dans la force de l'âge, fait rire tout le monde dans le service, emploie les externes à tour de rôle pour tirer son pied à perfusion où il veut, et connait tous nos prénoms. Rayon de soleil.
Chambre 45. Le petit garçon de cette chambre n'a que 2 ans et demi, mais c'est déjà un vrai tyran. Je ne sais pas si c'est culturel (sa mère est voilée), mais il lui fait faire ce qu'il veut, quand il veut. Des caprices à secouer tout le service. Accessoirement, il reçoit tellement de sucre dans ses biberons qu'il a à la bouche jour et nuit qu'on a dû lui arracher 6 dents! Des caries de partout, des dents de lait couleur charbon. Il va même avoir droit à des fausses dents pour pouvoir manger. A deux ans et demi, oui oui.
Chambre 46. Isolement : Maïna a la rougeole. Et à 3 mois de vie, c'est particulièrement embêtant.
Pour mes lecteurs qui auraient lu les nombreuses sources qui critiquent les vaccins (de manière infondée à ce jour) : on meurt encore de la rougeole. Selon le site de l'OMS, 197 000 décès liés à la rougeole dans le monde en 2007. Que l'on ne se croie plus protégé en France : depuis que le vaccin n'est plus obligatoire, c'est une maladie en recrudescence.
P.S : Si on ne meurt pas de la rougeole, on peut par contre faire des leuco-encéphalites subaigues sclérosantes à distance, et franchement, allez vérifier si le coeur vous en dit, mais c'est pas chouette.
Chambre 47. Des infections banales, des viroses de rien du tout : du repos pour le cerveau !
Chambre 48. Polyarthrite inflammatoire chez une jeune fille de 8 ans. Recherche étiologique approfondie. Fini la mi-sieste en milieu de visite, remuage de neurones en règle, sortie des tiroirs bien rangés (ou presque) dans nos petites têtes d'externes : pourquoi cette petite a-t-elle mal partout ? Je crois que ce sont les moments que la chef préfère, quand, après son examen complet, elle titille un peu ses externes et en profite pour dire aux enfants : "Tu vois tous ces petits, eux ils sont en "CE2 de la médecine" ! Tu leur donnerais une bonne note toi ?"
Nous, on râme, on réfléchit, on se plante souvent, mais on profite du meilleur de l'hospitalo-universitaire : pouvoir mettre un visage et un prénom sur chaque raisonnement que l'on devra refaire plus tard. Du grand art.
Chambre 49. Une maladie génétique compliquée. Petit garçon souriant. Parents cortiqués, qui tiennent le coup (ou font bien semblant ?). Je les admire, ceux-là. Ne pas baisser les bras, tenir le coup, prêt à se battre, pour un petit gars qui sera toute sa vie tellement différent des autres enfants... Je sais qu'ils n'ont pas eu le choix, mais chapeau bas, quand même.
Chambre 50. Le p'tit Louis est mon 2e patient, il est là depuis mon arrivée. Expliquez-moi donc comment l'on fait pour ne pas s'attacher quand on voit le même bout de chou de 3 mois tous les matins, qu'on dessine sa courbe de croissance toutes les semaines, qu'on suit le fil de ses séjours en réa et les espoirs de retour à domicile. Moi je ne sais pas...
Chambre 51. Retard staturo-pondéral d'origine psychologique chez un garçon de un an. On a éliminé tout le reste. Trouble du lien mère enfant, dynamique familiale complexe. Après une prise en charge intensive avec suivi psychologique, social, signalement et éducateurs à la maison, l'enfant reprend du poids et recommence à grandir. Très intéressant.
Chambre 52. Encore un peu de pédo-psy : la grande Marine, 14 ans (en parait 19 avec maquillage, string, piercing, petit brillant sur la dent) désespère sa maman. Elle a avalé une boite de Lexomil dans le week-end et a retourné tout le service quand on lui a annoncé notre décision de la garder. Oh, pas pour longtemps, juste pour poser un peu les choses et organiser le suivi à domicile.
Je suis restée avec elle pour essayer de parler, échappant du même coup à la fin de la visite (encore 5 patients, c'est bien trop long). Moi qui me croyais si forte, au moins dans ce domaine, je dois vous avouer : avec Marine, je mérite un zéro pointé. Je me serais laissé manipuler, embobiner, elle m'aurait bien eu. Je ne l'aurais pas gardé à l'hôpital, je l'aurais renvoyé chez elle bousiller ce qui lui restait de chance pour plus tard, sécher allègrement les cours et faire tourner sa mère en bourrique. Saletés d'ados !
Note pour plus tard : ne plus se faire avoir par les sales gosses, ça ne leur rend pas service.
Seconde note pour plus tard : la pédiatrie, c'est vaste, mais qu'est-ce que c'est bien !
09 avril 2009
Décrocher la lune…
C’est une des expressions dont je me souviens de mon enfance : « Décrocher la lune ». C’était pour moi un Pierrot en noir et blanc qui grimpait à son immense échelle pour aller décrocher cette lune de son décor de cinéma, et qui la ramenait à sa dulcinée avec un bouquet de fleurs (au cas où la lune ne suffirait pas).
C’est une expression anodine au milieu de bien d’autres qui
ressurgissent dans le nouveau stage où je suis plongée : la pédiatrie.
Immersion totale pour 3 mois dans un océan de peluches, de petites voitures, de
viroses en tous genres et quelques autres maladies peu sympathiques.
Je n’en
sortirai pas la même, c’est déjà certain. Mais j’aime cet élément, j’y suis
comme un poisson dans l’eau.
Les gens qui y travaillent sont gentils, souriants, tout le monde dit bonjour. Pas de Patricia. C’est fou. On regarde les petits patients, on écoute, on explique et on prend le temps. On fait le moins de piqures possibles et on prévient la douleur.
Les pédiatres ont un stéthoscope avec un tout petit bout
pour écouter le tout petit cœur des enfants. Ils ont des badges bariolés et des
tas de trucs à poils multicolores dans les poches de leur blouse. Ils sont
immunisés contre tous les virus existants, même la petite gastro de derrière
les fagots qui se propage de chambre en chambre ne leur fait pas peur.
Ils vont du nourrisson de 3 kilos tout mouillé à l’ado en mal de vivre, ils
naviguent avec un naturel déconcertant entre les pathologies du tout-venant et
les syndromes congénitaux les plus bizarres.
Et les enfants… Tous différents, et tous semblables. De
petites choses à découvrir et à apprivoiser. Des échanges de regards ou de mots entre les lignes pour comprendre, rassurer, apaiser. Et aider, un peu.
Même si l’on se sent encore tout petit, les étudiants, avec nos incertitudes et
nos approximations, ils donnent envie d’apprendre. De progresser vite, vite, ne
plus se sentir impuissant face à ces poids-plumes qui comptent sur nous.
Et puis arrivent les parents.
Parce que je vous décris le tableau idyllique, les petits n’enfants, leurs
dessins de maisons et de fleurs, le Winnie l’ourson sur mon badge et autres
niaiseries. Mais c’était sans compter sur les parents.
Et si le nourrisson et le jeune enfant sont assez peu
porteurs de stigmates de leur condition sociale, les parents nous rappellent
cruellement à la réalité : nous sommes un hôpital public. A recrutement donc
pour 70 % de gens du voyage, gitans et autres CMU bien accrochés à leur
bouteille et leur sucette à cancer. Je fais dans le cliché ? J’exagère ?
J’aimerais…
Du coup, en plus d’apprendre à soigner leurs gamins, on apprend à gérer les
parents. C’est passionnant, sans rire. Un abîme d’inconnues dont on ne
soupçonnait même pas l’existence. Un mélange épicé d’angoisses, d’agressivité,
de langage de la rue, de familiarités, de références socioculturelles
improbables, agrémenté d’un large panel d’odeur dont je tairais le nom, n’étant
pas toujours certaine de leur provenance.
J’en avais vu quelques-unes, de situations d’un autre monde,
pourtant. La "maman-préado" ou mon fameux syndrome de Diogène pourront en témoigner, je m’étais
préparée à pas mal de choses. Je m’étais même moquée de ma co-externe, tellement plus naïve que
moi, me disant à la vue de ce bonhomme : « C’est quand même fou comme on s’aperçoit
que les gens peuvent être… heu... pas comme nous… ». J’ai eu bien tort. Non
seulement pas comme nous, mais aussi pas comme on les imagine.
Du coup, pour anticiper leurs réaction, savoir quels mots choisir, quelle
attitude adopter, je vous dis pas comme c’est facile. Du funambulisme ou du
jonglage, au choix, entre le médical et le social, les mots et les gestes. Un
truc d’acteur, un jeu qu’on acquiert avec un entrainement intensif, sans doute,
et quelques années de pratique. Un cirque au milieu de la cour des miracles…
Et je n’ai pas encore fait de garde aux urgences… ça promet !
26 mars 2009
Une Hercule à bouclettes...
Les équipes paramédicales des différents services que j'ai fréquentés avaient toutes un point commun, une entité à part entière, redoutable et redoutée : une Patricia.
Patricia est infirmière. Patricia te regarde de haut, toi petit externe de bonne volonté qui lui a dit bonjour sans mesurer la prise de risque. Alors que les élèves te renvoient un salut souriant, les diplômées te lancent un bonjour pressé mais néanmoins sympathique, les ASH un bonjour en coin en regardant si tu marches bien du bon côté du couloir... Patricia n'ouvre pas la bouche. C'est que tu comprends, elle bosse beaucoup, et elle tient à ce qu'on le sache.
Par contre, si tu demandes naïvement du sparadrap pour le pansement du patient que tu viens de piquer pour un gaz du sang, et qui t'attend en appuyant sur son artère comme il peut, elle en profite pour te faire la leçon.
C'est indéniable, Patricia Sait. Tu peux t'en rendre compte même sans écouter les paroles, rien qu'à la douce mélodie de ses reproches exaspérés : "Mais t'as déjà fait des gaz du sang ??!! Parce que tu dois savoir, c'est une artère. Alors les artères, et bien tu vois, ça saigne, donc il faut faire un pansement compressif, oublie tout de suite ton sparadrap !"
Elle me tend une bande de trois mètres d'élastoplaste, deux paquets de dix compresses, un pot de Bétadine alcoolique, tout en me posant des questions : "Et c'est quoi le risque quand on pique dans une artère ? D'y mettre des germes, faut un désinfectant fort" ou encore "Et qu'est-ce qu'il ne faut jamais oublier avant d'emporter son gaz du sang au labo ? De prendre la température du patient!".
Tu étais parti prendre un bout de sparadrap en vitesse, toute contente d'avoir réussi à trouver l'artère du premier coup. Le patient te voit revenir encombrée de compresses, Bétadine jaune, orange et rouge, bande élastique et thermomètre, bougonnant parce qu'on vient de te faire la leçon comme à une malpropre.
C'est la faute à Patricia.
Mais faudra s'y faire, elle est comme ça, tout le monde le sait.
Si je veux prendre un café et qu'il n'y a plus de gobelet, j'ai toujours une âme charitable dans l'équipe qui me prévient : "Malheureuse, repose ça tout de suite : c'est La tasse de Patricia". Ouf, j'ai échappé au pire.
Ce sont les mêmes qui sévissent aux Urgences. Le petit externe perdu arrive très vite à les repérer : celle qui lui demande en guise de bienvenue de faire un ECG immédiatement à la 3, la 5 et la 12 est bien souvent une Patricia. Si elle a en plus une coupe au carré, le regard fermé, et qu'elle jette un œil à la montre autour des pressions de sa blouse en soupirant, les chances augmentent grandement.
Nous avons donc Patricia qui bosse, qui râle, qui donne des leçons : il faut savoir qu'elle a une raison. Eh oui, car voyez-vous, Patricia se Forme. Pas perfectionniste pour un sou, elle va donc de formations professionnelle en compétences z'et qualifications, z'et réunions administrativo-inutiles sur la marque des nouvelles poches de G5% comme l'Hôpital sait si bien en produire.
C'est que l'Hydre a bon fond. Tout, tout au fond. Enfin, on ne sait pas vraiment, mais par philanthropisme on suppose, et on supporte les sautes d'humeur des Patricias (sauf quand elles ont leurs règles, faut pas pousser quand même). Un jour, quand je serais interne et que je passerai six mois dans les services, j'essaierai d'en amadouer une, pour voir... Je vous raconterai si j'y survis !
21 mars 2009
La bonne nouvelle du jour...
La médecine, c'est pas facile.
La bonne blague, me direz-vous, comme si c'était nouveau !
Mais je me répète : la médecine, tout ce que j'entrevois à mon petit niveau, c'est à dire mes 345 items de l'internat, avec quelques numéros bis et quelques items "dix en un", c'est très compliqué.
Ce qu'on nous apprend est jalonné de grandes vérités, aussi vraies que rares, auxquelles on s'accroche comme on peut. Le reste peut toujours changer. "Fumer, c'est mal". Ok, ça, j'enregistre. Je me fais des petites cases, avec toutes les maladies que ça peut causer, toutes les méthodes pour les diagnostiquer, les examens, et puis comment les soigner, enfin !
Parce que reconnaitre les maladies, c'est bien, agir un peu, c'est mieux.
C'est ici que ça se corse.
Quand il s'agit de soigner, on nous inculque les grands principes des traitements, on nous dit que tout peut être différent dans dix ans, mais que pour l'instant c'est comme ça.
Et "ça", nous revoie à des "conférences de consensus", et des "recommandations".
Des mots barbares qu'on nous aura préalablement appris dans un item à part, dans le "module 1", à côté de l'éthique médicale et de l'information du patient. Autant vous dire que cet item est pavé de bonnes intentions, de vérités inattaquables, de gentilles utopies comme l'annonce parfaite du diagnostic d'un cancer ou la Relation médecin-malade idéale.
Et j'apprends récemment que tout ça, c'est un mythe ! Tout ce que j'essaie d'ingurgiter à grands coup de cas clinique, toutes les pages que j'imprime à grands frais, même l'espace "préparation du concours" de la Haute Autorité de Santé (HAS) dédié aux étudiants, ce n'est finalement qu'une jolie vitrine.
Une vitrine avec des molécules derrière et des labos pharmaceutiques qui payent à prix d'or le fait qu'on nous les enseigne au berceau. "Vous reprendrez bien un biberon de SuperSartan, Mademoiselle ?" "ou un peu de Formamamie ?"
Madame Plumalade® nous aguiche avec ses stéthos jaunes bonbons et Monsieur "Nous, c'est la santé! (Pas les autres)" s'affiche en pages de pub sur nos bouquins de cours.
Et dans un espace que tous pensaient préservé (les recommandations de la Haute Autorité de Santé, pensez-vous...), un oiseau est allé y balader ses plumes, et il nous revient avec de bien mauvaises nouvelles : "Ne vous fiez à personne, ils sont tous corrompus". Rien que ça. Damned. [Le lien direct sur le site du Formindep : ici]
Un Spider Jerusalem de la santé, qui nous crierait, sarcastique : "Si quiconque dans ce monde de merde en avait quoi que ce soit à carrer de la vérité, tout ça n'arriverait pas".
Et je fais comment moi maintenant ?
J'apprends quels tableaux, je suis quels arbres décisionnels, je retiens quelles pilules ?
Heureusement, dans cet enfer grouillant de pots de vin, le gouvernement a trouvé ce qui fera notre Salut, la rédemption de nos âmes : La Lecture Critique d'Article.
De quoi analyser critiquement, donc, chaque nouvelle "vérité" financée par les labos, chaque nouvelle parution dans nos revues médicales. Parce qu'on ne peut se fier qu'à soi-même, en somme.
Pour ma génération (qui s'est battue pour ne pas avoir cette épreuve au concours, arguant du fait qu'elle n'était pas discriminante, que son enseignement était trop inégal, que son intérêt était surtout pour le troisième cycle...) c'est d'un cynisme certain.
Paraitrait qu'il y aurait une revue qui sortirait du lot, qui ferait ce travail. Paraitrait qu'il y aurait des gens encore en France qui se préoccupent de la fiabilité des informations médicales et même qu'on pourrait leur faire confiance. Mais il paraitrait aussi que les lecteurs de cette revue finissent par être des fanatiques inconsidérés qui ne jurent plus que par Elle et voient des laboratoires démoniaques à chaque coin d'ordonnancier...
Avouez, il y a de quoi de sentir un peu perdu.
P.S. : Désolé chère dresseuse d'ours à couette, je viens de voir que nous avons le même sujet du jour, c'était pas fait exprès !
13 mars 2009
Petits services entre amis
Juste avant de vous parler des infirmières charmantes de mon service (Ce début de phrase est sponsorisé par Google®), laissez-moi vous raconter ma rencontre avec un interne non moins sympathique : L'Interne de Gastro du Service d'à côté.
Avec des Majuscules. Partout.
Il a donc débarqué un jour dans la salle des externes. Petit, le cheveu hirsute, l'air prépubère mais le regard hautain, visiblement contrarié de m'y trouver seule. C'était bien réciproque puisque j'étais en train de faire mon observation.
Quand je dis "mon observation", c'est tout un rituel complexe qui est sous-entendu : je viens d'aller examiner mon patient, de lui poser un tas de question, j'ai écrit les réponses au brouillon sur mon carnet, fait mon examen complet, le cœur, puis les poumons, puis les jambes, puis le ventre - mince il venait pour quoi déjà ? - et gardé tout ça dans ma ptite tête jusqu'à la salle des externes.
Là, avec l'enthousiasme de ceux qui se sentent investis d'une mission, je sors mon stylo à la plus belle écriture et avec application je consigne tout ce que je viens d'apprendre au propre sur le dossier. En tirant la langue sur le côté quand je souligne mes titres et mes sous-titres. Je n'encadre pas encore en quatre couleurs (je réserve ça à mes fiches qui sont assurément les plus belles fiches d'internat du monde), mais vous aurez compris : FAUT PAS venir me faire chier quand je rédige mon observation. Non, faut pas.
Mais il n'a pas dû comprendre, puisqu'il ne me regardait pas. Même quand il s'est mis à me parler, de toute façon, jamais ses yeux n'ont pu s'arrêter de fuir dans toutes les directions. C'est assez déstabilisant, et ajoutons à ça une fâcheuse propention à me prendre pour une incapable majeure, j'ai passé un moment pour le moins désagréable :
- Lui : Ouiheu, donc je suis l'Interne de Gastro, heu, je venais voir Mon patient hébergé chez vous... Heuuuu, tu as déjà entendu parler de l'encéphalopathie hépatique ?
- Moi, levant la tête : Oui oui
- Lui : Parce que c'est un cas tout à fait intéressant, heu, si tu veux voir la sémiologie bien sûr... tu as déjà bossé la cirrhose un peu ?
Rappel : je suis en cinquième année, plutôt près de la fin que du début, avec le concours de l'internat dans un an et des maigres brouettes. J'ai déjà trainé ma blouse dans un service de gastro, un service de "chir dig", un service de réa dig, alors oui, j'ai un peu bossé la cirrhose, assez en tout cas pour en avoir vu la sémiologie, merci.
- "Oui", je réponds.
- Non, parce que si tu veux, il faudrait lui faire un MMS, tu sais ce que c'est ? [NDLR : je suis passée en gériatrie ou ce petit test était L'Activité systématique du service] et je me suis dit [NDLR : dans mon infinie bonté...] que ça pourrait être formateur pour toi. Bon, sinon, Mes externes viendront le faire... mais si tu veux voir les signes cliniques, c'est tout à fait instructif.
Quel grand seigneur. On ne m'avait jamais demandé un MMS en prenant autant de pincettes. Je crois qu'on ne m'avait jamais prise pour une ignare à ce point non plus, d'ailleurs.
Mais il s'est dirigé vers la porte, et pleine d'espoir de le voir quitter les lieux, j'ai pris des initiatives inconsidérées :
- "D'accord, d'accord", j'ai dis, naïvement. "Si je veux voir une circulation collatérale, j'irais le voir".
Erreur !
Il a ouvert grand ses yeux hyperactifs : "Ah mais non ! Ça c'est un signe d'hypertension portale ! Moi je te parlais de l'insuffisance hépato-cellulaire! [Pour les nons-médecins, ce sont deux conséquences d'une cirrhose, qui donnent chacunes des signes particuliers] Faut pas confondre, faut être systématique, faut te faire des cases bien strictes, hein, faut pas tout mélanger, tu verras quand tu bosseras l'internat!"
Bien sûr...
C'est vrai que statistiquement, un patient en décompensation d'une cirrhose, il a tendance à n'avoir que les signes d'insuffisance hépatique. EXCLUSIVEMENT. La veine porte, elle s'en tamponne le globule rouge que le foie soit tout pourri, c'est bien connu.
Je ne suis pas allé voir son patient, je ne lui ai pas fait son MMS. Désolé, mes collègues externes, désolé, monsieur-avec-la-cirrhose qui aurait peut-être bien aimé qu'on s'occupe un peu plus de lui aujourd'hui.
J'ai fini mon observation avec une méticulosité proche de l'acharnement, et je suis rentrée chez moi au son des métalleux norvégiens aux grosses guitares et au batteur-poulpe tueurs de petits enfants.
Fallait pas m'embêter.
07 mars 2009
Réanimation fantastique
Une garde en réanimation. Un samedi soir dans une bulle.
Une
bulle dans l’hôpital qui ne s’endort jamais, les veilleurs toujours aux aguets,
les bips toujours bipants, les lumières jamais totalement éteintes et les
médecins jamais très loin.
C’est une nuit calme, pas comme celle de « mon »
arrêt. Une nuit tranquille où les patients comateux végètent paisiblement
pendant que leurs seringues électriques distillent les drogues qui les
maintiennent à la fois endormis et en vie.
Un monde à part où l'on soigne des chiffres, où l'on surveille des constantes et où l'on traite des fonctions. De la médecine, me direz-vous, mais de la médecine avec le patient en moins, quand même. Peu de place pour la discussion et le relationnel dans le choix entre "dobu" et "noradré".
Et puis il y a ce patient. Ce monsieur que j’ai vu le matin
même.
Ce monsieur est anglais. Genre ne-parle-pas-un-seul-mot-de-français. Et bien conscient.
J’ai essayé depuis que je l’ai vu de me représenter ce que ça peut être, de se
réveiller avec un tuyau dans la gorge qui vous fait respirer et vous empêche de
parler, nu comme un ver dans un lit d’hôpital, relié à une demi-douzaine de fils, et avec des tas de gens autour parlant une langue totalement inconnue.
Ça ferait un bon film de science fiction, suffirait de remplacer les
infirmières par des petits aliens. Ce serait pas si difficile : en
réanimation elles en avaient déjà la couleur.
Ici, la situation était encore plus surnaturelle : personne dans le service ne savait parler correctement anglais. On avait eu des espagnols, des portugais, on aurait pu avoir des allemands, on aurait trouvé. L’anglais, nobody. Un docteur s’était risqué, avait écrit deux-trois phrases types, pour les infirmiers, était reparti. Et évidemment, le patient s’agitait de plus en plus, incapable de communiquer malgré ses efforts et ceux de l’équipe.
On n’attendait donc qu’une chose, c’était de l’extuber. Lui enlever enfin ce foutu tuyau d’entre les cordes vocales pour comprendre enfin le sens de ses demandes insistantes.
Ce qui fut fait.
Et je suis arrivée, bouche en cœur et baragouinant mon
inglish, un peu pour montrer aux gens que quand même, la langue de communication
internationale, il allait falloir qu’ils s’y mette, parce que bon, c’était pas
si compliqué. Et beaucoup pour saisir ma chance de me rendre enfin utile dans
cet univers abstrait où tout est question d’appareils à régler, de doses de
produits, de molécules au nom chinois, et autres charabia de réanimateurs.
J'ai essayé de parler à ce monsieur, et très vite je me suis tue. J'ai écouté. Essayé de comprendre. Les phrases trop longues, les coq-à-l'âne, les jeux de mots en anglais, les angoisses pressantes, et les demandes embarrassantes ("I'd like to kiss you", ça veut bien dire ce que je crois que ça veut dire, n'est-ce pas ?). A en croire son regard hagard, ce n'était pas une simple embrassade polie, de remerciement, pour le fait d'être là dans un moment difficile.
J'étais face à un autre monde, une énigme, une bulle à part entière perdue dans la bulle médicale, une poupée russe. Avec sans doute plusieurs personnes dedans. Qui parlaient sans s'arrêter, l'une prenant le relai de l'autre quand elle fatiguait, ne me laissant pas le temps d'en placer une, ni même de recoller des phrases avec du sens dans ma tête.
L'une d'elles tenait sa mère pour responsable de sa pancréatite, convaincue que c'était un moyen pour tenter de le tuer. Et j'ai été missionnée pour dire à cette mère affreuse qu'il ne lui en voulait pas. Avec des sanglots dans la voix.
C'était la même détresse étrange, inaccessible, que celle de mes schizophrènes de la nuit de pleine lune. Les mêmes divagations, mais dans une langue étrangère, et dans un lieu aussi singulier qu’un box de réa. Bercé par une lumière bleuté et enveloppé de la musique des bips des machines.
Je garde un souvenir curieux de cette rencontre... un mélange de gêne, d'affection et d'antipathie, une sensation de malaise.
Aussi difficile à décrire qu'il fut impossible à cerner.



