Open Blue Eyes

Au jour le jour, des études de médecine à la photographie, un regard sur le monde et autres petits riens sur lesquels vous raconter mes histoires.

08 juin 2009

Mardi matin chez les gamins

J'écris peu ces derniers temps mais je ne chôme pas, promis :

Matinée de visite. 9h.
La chef arrive, aussi dynamique que moi après une douzaine de cafés, baskets "hello kitty" aux pieds et faut pas qu'ça traine !

Chambre 40, Première chambre du service. Ce qui est très bête en passant, mais c'est comme la numérotation des dents qui ne commence pas par le 1, allez comprendre...
La petite Lilou a une Pyélonéphrite. Une infection du rein, qu'on traite par des médicaments intra-veineux, parce que le rein, c'est précieux. Et que les antibiotiques, dans ce cas, c'est automatique.
Et Lilou saute partout avec une CRP à 230
(petite protéine de l'inflammation. La normale est en dessous de 5...), allez comprendre, ça aussi !

A coté, Brandon vient pour déshydratation sur gastro-entérite aiguë. J'espère qu'il fera un procès à ses parents pour lui avoir collé un prénom pareil...

Chambre 41. C'est ma mienne, la petite fille dont je m'occupe. Un an et demi de bouclettes blondes, et presque la même bouille que moi à son âge. Sauf que le compagnon de sa mère l'a suffisamment amochée pour que deux jours après son entrée elle ait encore des bleus et des œdèmes qui lui déforment le visage. Elle babille à peine, et ne dit même pas maman. Sa mère d'ailleurs, 19 ans, est en garde à vue depuis hier. Elle a laissé comme souvenir une odeur de crasse et de misère. Son père ne sait pas qu'elle existe.
Je rentre dans cette chambre et je suis à la fois triste et en colère. A chaque fois. Et pleine d'amour pour cette petite que je devrais pourtant ne regarder que comme une patiente.
Alors je joue avec la gamine, comme on le fait tous puisque maintenant, c'est nous ses "parents". C'est le service hospitalier. En attendant mieux.
Et je retiens mon envie d'aller lui acheter des jouets, un doudou, des habits... c'est pas mon rôle qu'on m'a dit. Et dans deux jours elle sera partie.

Chambre 42. Grand écart. Une adolescente diabétique.
Je n'ai pas écouté grand chose de ce qu'il s'est dit dans cette chambre, mais je crois que les adolescentes et le diabète ça ne fait pas bon ménage. Parce que 0,23 de glycémie, c'est quand même très très bas. Mais 4 grammes le lendemain c'est aussi très très haut... Casse-tête biologique et psychologique.
Mademoiselle est la seule à pouvoir y changer quelque chose, mais c'est aussi celle qui veut le moins. "On dirait que je ferme les yeux très fort, et quand je les ouvrirai je serais plus malade".Je suis sûre qu'il se passe quelque chose comme ça dans sa tête. En plus de la rengaine adolescente : "T'façon je fais ce que je veux, je me mets en danger si je veux, j'm'en fous, c'est ma vie à moi"
Équation insoluble.

Chambre 43. Un hébergement des chirurgiens. Pardon, des chiiiiiruuuurgiens (volé à Jaddo, mais c'est tellement vrai). Qui passeront en grands seigneurs jeter un œil sur les radios et relâcher le gamin qui s'est cogné la tête en skate. Et s'en iront, démarche chaloupé et auréole presque palpable, plâtrer d'autres fractures sauver d'autres vies.

Chambre 44. Une maladie métabolique hyper-rare que y'en a sans doute que trois en France. Amine, 4 ans, toutes ses dents et un foie plus gros que celui d'un alcoolique dans la force de l'âge, fait rire tout le monde dans le service, emploie les externes à tour de rôle pour tirer son pied à perfusion où il veut, et connait tous nos prénoms. Rayon de soleil.

Chambre 45. Le petit garçon de cette chambre n'a que 2 ans et demi, mais c'est déjà un vrai tyran. Je ne sais pas si c'est culturel (sa mère est voilée), mais il lui fait faire ce qu'il veut, quand il veut. Des caprices à secouer tout le service. Accessoirement, il reçoit tellement de sucre dans ses biberons qu'il a à la bouche jour et nuit qu'on a dû lui arracher 6 dents! Des caries de partout, des dents de lait couleur charbon. Il va même avoir droit à des fausses dents pour pouvoir manger. A deux ans et demi, oui oui.

Chambre 46. Isolement : Maïna a la rougeole. Et à 3 mois de vie, c'est particulièrement embêtant.
Pour mes lecteurs qui auraient lu les nombreuses sources qui critiquent les vaccins (de manière infondée à ce jour) : on meurt encore de la rougeole. Selon le site de l'OMS, 197 000 décès liés à la rougeole dans le monde en 2007. Que l'on ne se croie plus protégé en France : depuis que le vaccin n'est plus obligatoire, c'est une maladie en recrudescence.

P.S : Si on ne meurt pas de la rougeole, on peut par contre faire des leuco-encéphalites subaigues sclérosantes à distance, et franchement, allez vérifier si le coeur vous en dit, mais c'est pas chouette.

Chambre 47. Des infections banales, des viroses de rien du tout : du repos pour le cerveau !

Chambre 48. Polyarthrite inflammatoire chez une jeune fille de 8 ans. Recherche étiologique approfondie. Fini la mi-sieste en milieu de visite, remuage de neurones en règle, sortie des tiroirs bien rangés (ou presque) dans nos petites têtes d'externes : pourquoi cette petite a-t-elle mal partout ? Je crois que ce sont les moments que la chef préfère, quand, après son examen complet, elle titille un peu ses externes et en profite pour dire aux enfants : "Tu vois tous ces petits, eux ils sont en "CE2 de la médecine" ! Tu leur donnerais une bonne note toi ?"
Nous, on râme, on réfléchit, on se plante souvent, mais on profite du meilleur de l'hospitalo-universitaire : pouvoir mettre un visage et un prénom sur chaque raisonnement que l'on devra refaire plus tard. Du grand art. 

Chambre 49. Une maladie génétique compliquée. Petit garçon souriant. Parents cortiqués, qui tiennent le coup (ou font bien semblant ?). Je les admire, ceux-là. Ne pas baisser les bras, tenir le coup, prêt à se battre, pour un petit gars qui sera toute sa vie tellement différent des autres enfants... Je sais qu'ils n'ont pas eu le choix, mais chapeau bas, quand même.

Chambre 50. Le p'tit Louis est mon 2e patient, il est là depuis mon arrivée. Expliquez-moi donc comment l'on fait pour ne pas s'attacher quand on voit le même bout de chou de 3 mois tous les matins, qu'on dessine sa courbe de croissance toutes les semaines, qu'on suit le fil de ses séjours en réa et les espoirs de retour à domicile. Moi je ne sais pas...

Chambre 51. Retard staturo-pondéral d'origine psychologique chez un garçon de un an. On a éliminé tout le reste. Trouble du lien mère enfant, dynamique familiale complexe. Après une prise en charge intensive avec suivi psychologique, social, signalement et éducateurs à la maison, l'enfant reprend du poids et recommence à grandir. Très intéressant.

Chambre 52. Encore un peu de pédo-psy : la grande Marine, 14 ans (en parait 19 avec maquillage, string, piercing, petit brillant sur la dent) désespère sa maman. Elle a avalé une boite de Lexomil dans le week-end et a retourné tout le service quand on lui a annoncé notre décision de la garder. Oh, pas pour longtemps, juste pour poser un peu les choses et organiser le suivi à domicile.
Je suis restée avec elle pour essayer de parler, échappant du même coup à la fin de la visite (encore 5 patients, c'est bien trop long). Moi qui me croyais si forte, au moins dans ce domaine, je dois vous avouer : avec Marine, je mérite un zéro pointé. Je me serais laissé manipuler, embobiner, elle m'aurait bien eu. Je ne l'aurais pas gardé à l'hôpital, je l'aurais renvoyé chez elle bousiller ce qui lui restait de chance pour plus tard, sécher allègrement les cours et faire tourner sa mère en bourrique. Saletés d'ados !
Note pour plus tard : ne plus se faire avoir par les sales gosses, ça ne leur rend pas service.

Seconde note pour plus tard : la pédiatrie, c'est vaste, mais qu'est-ce que c'est bien !


Posté par OpenBlueEyes à 22:31 - Med'scene - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

28 janvier 2008

Vous avez dit "formation au lit du malade" ?

     Dans l’inconscient collectif, la formation du futur médecin « au lit du malade » évoque souvent la visite telle qu’on peut la voir dans le film Dr Patch : un troupeau d’étudiant suivant le grand docteur, dénudant les patients, exposant les « cas » dans le mépris le plus total de la personne malade, transformée pour l’occasion en bête curieuse.


    Heureusement, notre milieu médical en a une vision un peu différente : celle d’un «compagnonnage», formateur et enrichissant, permettant la transmission d’une pratique médicale mieux que dans tous les livres de nos bibliothèques universitaires. La fierté du médecin à pouvoir partager son Savoir, et participer à l’éducation de la jeune génération s’est un jour traduit en acte dans mon stage en réanimation l’été dernier. Le chef de service, éloigné de la pratique pendant des années par des engagements politico-corporatistes, n’a pas pu s’empêcher d’exposer sa science à son retour, en un cours magistral (et magistralement incompréhensible) sur l’équilibre électrolytique et le milieu intérieur. Le tout dispensé à mon intention au beau milieu de la visite, mais tous les patients et personnels ont pu en profiter ! « Si ça c’est pas de la formation au lit du malade ! » a lâché le chef dans un éclat de voix avant de retourner au bloc opératoire.


    Et malgré cet exemple caricatural, il est quand même vrai que la formation aux cotés des médecins, et de nos aînés les internes, est une expérience extrêmement bénéfique pour tous. Pour nous qui devons apprendre des pratiques, au moins autant que de la théorie, être au contact des personnes qui souffrent, des personnes âgées, des cardiaques, des « psys », des enfants malades, de leurs parents, des enfants qui vont bien aussi, mais également des mourants, des familles de ceux qu’on tient en vie par quelques tuyaux… tout ça ne peut que nous aider à nous construire une identité de « médecin », du bon coté de la blouse et avec le mot juste pour tout ce petit monde de préférence.

 

 Derrière ces bonnes intentions, la réalité est légèrement différente…

     Illustration dans un autre service de réanimation où je suis arrivée un soir pour effectuer une garde, avec l’innocence du début de l’externat où l’on pense que tout le service va nous accueillir les bras ouverts.

J’ai donc d’abord erré une bonne demi-heure dans les sous-sols sombres de l’hôpital, avant de trouver ma petite chambre de garde, mal éclairée et stores cassés, glauque à souhaits, à coté du dépositoire… car personne dans le service n’avait su me dire où elle se trouvait. Je remonte en courant, enfile une blouse (personne n’avait voulu me dire non plus où on pouvait trouver des tenues adaptées à un service de réanimation…), et à mon arrivée... : «Tiens, tu dois être l’externe, tu tombes bien, il y a ces bilans à apporter au labo !»

     Déconvenue, déconfiture, je traîne des pattes dans mes sur-chaussures pour traverser tout l’hôpital jusqu’au laboratoire… Aller, Retour en vitesse : on me sonne ! … «Ah, l’externe, ton bip marche ? C’est qu’on aurait un ECG à faire à la chambre 3!»… J’apprends entre deux couloirs qu’il n’y a pas d’interne de garde pour m’encadrer, que le médecin a déjà fait sa visite et ses dernières prescriptions pendant que j’allais au labo, et que je mangerai toute seule à l’internat.

4 ECG et 2 allers-retours au laboratoire plus tard, on me dit que «je peux aller me coucher, il n’y a plus rien d’intéressant…»

 

     Je veux bien croire que le CHU est en manque de sous… soit. Je veux bien aussi être payée moins cher que le parcmètre devant l’hôpital pour la nuit passée sur place. Mais qu’on ajoute à cela la mention « corvéable à merci », et je ne signe plus ! Je n’avais jamais vu un terrain de stage où l’on apprend aussi peu de chose en une nuit, où personne ne prend la peine de s’intéresser à vous. Seuls les chirurgiens de passage au chevet d’un patient m’ont adressé la parole… pour me demander si je n’étais pas de la famille ! Sait-on jamais.

 

     C’est pas faute pourtant de m’être battue, avec mes compagnons de galère, pour l’amélioration de la qualité pédagogique de notre formation pratique… pendant un an, avec l’ANEMF, j’ai formé des étudiants de toute la France à « l’assurance qualité », pour qu’ils puissent évaluer leur formation, faire remonter les problèmes à la faculté, changer les choses… Mais il reste encore beaucoup de chemin à faire avant que le futur médecin soit reconnu comme « en apprentissage » et non comme deux petites mains bien utiles (ah, le rangement des examens complémentaires dans nos stages, on s’en souviendra tous…)

      D’autant plus qu’à ce qu’il parait, on « manque de médecin », dans notre pays. C’est la raison à l’origine du gonflement constant de nos amphithéâtres depuis quelques années : là où 600 étudiants s’asseyaient à la rentrée 2000, ils sont maintenant le double à s’entasser, s’agglutiner dans les mêmes bâtiments, devant les mêmes professeurs… et bientôt, devant les mêmes lits de patients. Car rien d’autre que le numerus clausus n’a doublé pendant cette période… surtout pas les terrains de stages habilités à nous dispenser une formations clinique qui tienne la route.

 

    Il y aura donc bientôt des médecins pour tout le monde… c’est Madame Roselyne qui l’a promis ! Mais sauront-nous suffisamment bien soigner ? Nos bouquins, dans lesquels on ne cesse de bachoter seront-ils suffisants pour nous dire comment parler à nos patients de demain ? La formation clinique aura-t-elle encore une raison d’être si elle se dégrade d’année en année ? A voir le nombre d'étudiants dans les services, je pense qu'il serait temps d'agir...


 

Urgences

 

Posté par OpenBlueEyes à 14:48 - Med'scene - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,



« Accueil  1