Open Blue Eyes

Au jour le jour, des études de médecine à la photographie, un regard sur le monde et autres petits riens sur lesquels vous raconter mes histoires.

11 septembre 2008

Et non, je ne suis pas une sainte...

Un matin comme un autre en maison de retraite.
Les agents de service s'activent, les aides-soignantes aident z'et soignent, les infirmières vaquent, les intérimaires s'habillent et se perdent dans les étages ou les couloirs. Les résidents hurlent ou essaient de se rendormir, suivant s'ils sont du bon coté ou non de la démence.
Toujours dans ma belle blouse d'infirmière, je distribue les médicaments en me demandant chaque fois si mes employeurs ont ne serait-ce qu'une infime idée de l'étendue de mon incompétence.
Non parce que, les dextros, ça devrait pas nécessiter 4 piqûres et 3 bandelettes pour avoir une glycémie capillaire convenable. Et puis l'insuline, je croyais avoir suffisamment ramé avec mes injections la dernière fois, mais à chaque fois que je me retrouve devant un nouveau stylo, c'est la panique. Y'a ceux qui se tirent, ceux qui tournent, ceux qui sont bloqués et ceux qui sont vides... à ce rythme, je finirais mon tour à la fin de la journée.
Sans parler de ma pratique toute relative de l'asepsie quand je refais un pansement. Des fois je me regarde, et je voudrais me mettre des claques. Essayez de panser un sacrum ou de recoller une poche de Bricker en gardant les doigts stériles, aussi...

Bref, j'en étais à ces réflexions hautement productives quand l'aide-soignant m'interpelle : "On va avoir un problème : le nouvel AS, l'interimaire, c'est un étudiant en médecine!"
"- Ah ?" Réponse montrant une fois de plus s'il en était besoin la grande supériorité de l'infirmière sur l'aide-soignant, puisqu'elle ne me fait même pas passer pour une débile profonde - ce qui eut été le cas en tout autre occasion.
"- Oui, et il n'a jamais bossé avant, il sait même pas ce qu'est une protection, va falloir que je l'aide..."
"- Faites comme vous pouvez alors, n'hésitez pas à m'appeler si besoin" répondis-je magnanime.
Quelle classe quand même.

Je me suis bien gardée de lui dire qu'à une époque révolue, j'avais moi aussi débarqué dans une Ehpad [Établissement d'Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes], la bouche en cœur et de l’innocence plein les mains, persuadée que j'allais aider mon prochain de la plus belle manière qui soit.

Haem. Moi qui croyais que le bizutage n’existait qu’à l’université, j’avais été servie.

J'étais arrivée avec ma tenue blanche et ma naïveté a huit heures moins le quart. Pétantes. Et à huit heures tout pile, j’avais une mamie de trente-cinq kilos dans les bras, elle-même avec les mains pleines de selles, et sa seule phrase encore compréhensible a la bouche « Aidez-moi, aidez-moi » !
Je ne savais pas changer une couche – pardon, une protection. 
Disons que sur un bébé je m’en serais sortie, mais sur une vielle dame tremblante et remuante c’est une autre histoire. 
Une main trempant le gant dans la bassine d’eau chaude, une autre pour tenir ses pieds, la troisième pour tenir ses mains sans me tartiner de merde, la quatrième pour attraper la serviette de toilette sans rien lâcher, et glisser la couche sous les fesses en soulevant le tout. Fa-cile.

On a beau dire, ça ne s’improvise pas.

C’est l’ASH qui m’a sauvée de la panique matinale, en précisant sur un ton rassurant : « c’est la plus facile. »
Merci. 
Il est donc neuf heures du matin, j’ai habillé tant bien que mal la petite mamie qui scande « Aidez-moi, aidez-moi » inlassablement (en fait, c’est habituel chez elle), et il me reste neuf toilettes. 
Gloups.

La seconde étant scatologiquement bien plus atteinte, j’ai du retenir des nausées en ouvrant la porte de la chambre. Tout était recouvert, les draps, les murs, la mamie toute entière…
Bon, on veut me bizuter, ils vont voir ce qu’ils vont voir !
La vielle dame a fini sous la douche à grands cris, et je suis sortie de la bataille trempée mais victorieuse. A presque dix heures, il m’en restait huit.

La troisième fut sympathique comme tout – ouf ! – pas démente – re ouf – mais parkinsonnienne. Et si vous pensiez que c’était juste des petits tremblements des mains ou un chevrotement de la voix, détrompez-vous tout de suite. A peine debout, madame parkinson fut prise d'une crise de tremblante du mouton, des pieds a la tête, et malgré ma force légendaire et mes biceps à toute épreuve (hum hum), elle s’est retrouvé le cul sur les pieds du fauteuil roulant.
Bizarrement, elle a mis un bon mois à me faire à nouveau confiance.

Les dernières se plaignaient parce que j’étais en retard, parce que je luttais de toute mes forces pour enfiler des bas de contention, l’ASH m’en voulait parce que je n’avais fait aucun lit, et j’ai fini en sueurs.
Cerise sur le gâteau, une résidente de quatre-vingt dix kilos a jugé bon de me tomber dans les bras, parce que bon, c’est quand même fatiguant de marcher, ç’aurait été plus sympa que je la porte jusqu'à la salle à manger !

 

En me remémorant ces souvenirs avec un sourire en coin, je regardais le pauvre petit intérimaire se mélanger les pinceaux, se perdre entre couches vertes et bleues, savon et gel hydro-alcoolique, attraper les hémiplégiques par leur bras paralysé…
Et comme dans « Scrubs », cette série que vous devez absolument voir au moins une fois si vous ne connaissez pas, j’ai pris mon chariot et dans l’indifférence la plus totale, j’ai filé à l’autre bout du bâtiment.

Posté par OpenBlueEyes à 14:53 - Med'scene - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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23 juillet 2008

Glissades en série

Y'a pas à dire, tenir un blog, c'est quand même plus facile avec une connexion internet.
Que je n'ai toujours pas, d'ailleurs, mais que je pique discrètement, on ne m'en voudra pas.

A la maison de retraite, c'est l'hécatombe. Les chutes en série, les cols du fémur qui lâchent. Une petite ornière, chute vertigineuse en piqué, atterrissage forcé. Les os qui craquent et le personnel aussi d'ailleurs.  Car Dieu sait comme les petits vieux qui trébuchent, s'emmêlent pattes et pinceaux avant de s'affaler sur le sol mettent déjà un pied dans la tombe.
Quel jeu de mot formidable, je m'épate.

Mes petites pattes à moi fonctionnent bien, courent de lit en lit pour mes trente-six toilettes, montent et descendent des escaliers à tour de bras et m'aident à suivre des yeux mes petites démentes qui se lèvent en oubliant qu'elles ne sont pas stables sur leurs jambes.
Mais je fatigue. Sur le pied de guerre dès le petit matin, à porter ces poids morts de gens encore vivants mais pour combien de temps avec mes petits bras qui en ont vu d'autres, mais quand même.
Je supporte le papi libidineux qui me bave dessus en me disant de bien nettoyer son sexe, sait-on jamais qu'il ait à s'en servir encore...
J'écoute la rengaine mille fois répétée de la mamie qui a peur d'oublier son nom, de celle que ça démange de partout, de l'autre qui appelle sa maman à longueur de journée.
Pardon, mais en fait, non. Je ne supporte plus, je n'écoute plus, cerveau mode OFF. Je finis par manquer d'humour, parfois.

Pourtant, ils sont mignons, ces résidents. Ils ont des airs de ressemblance troublant avec mes petits autistes : il faut leur rappeler les règles sans cesse, les rassurer constamment, les encadrer et presque les éduquer - enfin, préserver ces moments de lucidité et d'attention qu'ils nous accordent de temps en temps.

Mais je redoute le moment où je ne saurai plus les regarder avec cette affection-là, où je n'aurai dans les yeux que le poids de leur dépendance et des efforts qu'ils me demandent. Je crains qu'un jour la fatigue ne prenne le dessus et qu'une minute d'inattention soit celle qui verra la mamie espagnole croiser un peu plus les pieds et perdre l'équilibre. Chute, hôpital, radio du bassin, PTH. Perte d'autonomie, grabatisation, perte des centres d'intérêt, désinvestissement, glissement.
Je ne savonne pas la pente, mais de moi dépend le premier maillon d'une longue chaîne...

Parmi le milieu paramédical, une chose est encore plus répandue que la tradition du sacro-saint café (qui ne semble concerner que le public), c'est dire du mal de l'autre équipe. Partout, public ou privé, dans tous les services et les établissements, c'est l'habitude la mieux partagée, la plus universelle. Et comme chez nous on alterne - deux jours les unes, deux jours les autres - c'est encore plus facile. Et mon binôme à moi, elle en a fait tomber cinq. Pas une mamie, pas deux. Cinq chutes en mon absence.

J'avoue que j'ai cédé à la tentation. J'ai râlé, dis que c'était grave, et plusieurs fois. Vous verriez la bosse sur le crâne de ma petite mamie qui perd déjà la tête, vous feriez comme moi. Ca a formé un bleu, qui est descendu sur l'oeil gauche, a formé un cocard, puis une cloque pleine de sang sous la paupière. Le lendemain ça s'étendait à l'autre oeil, un vrai masque de panda. Une semaine plus tard, ça glissait sur les joues et colorait tout le visage de toutes les nuances de la dégradation de l'hème. Bilirubine woman, ma petite mamie. Un véritable arc-en-ciel. Magnifique. Le maquillage dont vous rêveriez toutes, mesdemoiselles.

Une autre, on l'a découvert le lendemain, ne pouvant plus marcher. Il n'y avait pas de déclaration de chute, on l'a quand même envoyée à la radio, elle est bonne pour une prothèse, et tout un travail de réassurance à faire. Elle qu'on avait mis tant de temps à apprivoiser.

Et puis quand j'ai assez râlé, je me rappelle que ça pourrait m'arriver à moi aussi.
Et que quand je serai médecin, une seconde d'inattention, et je ferai peut-être plus grave encore.




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27 février 2008

Maison de retraite

C'est jeudi matin, à la maison de retraite.
Comme la plupart des étudiants en médecine, je bosse, à côté de l'hôpital, des cours, et de la bibliothèque universitaire. Être dépendant de ses parents à Bac+4, 5 ou 6, ça craint, comme disent les jeunes.

Donc j'essuie des peaux froissées par le temps et je change des couches. Je porte de toute la force de mes petits bras et de mes lombaires des corps fatigués, je savonne, je rince, je sèche, je pommade, j'habille, je coiffe, je rassure. J'essuie les larmes de madame parkinson qui ne peut plus rien faire mais qui a toute sa tête. Je regarde le derrière de madame hémorroïdes, j'inspecte le bleu de madame n'a-plus-que-la-peau-sur-les-os, et je cueille le sourire de madame dialyse. Elle sourit toujours, ça fait un bien fou.

Ce matin, je bataille avec l'ascenseur décidément trop petit - les autres aides-soignantes ont pris le truc pour caser les fauteuils roulants dedans... moi je n'y arrive presque jamais, je peste.
Et puis je me suis fait mal au dos. J'ai du m'occuper d'une mamie que je ne connaissais pas. Qui m'a assuré du haut de ses cheveux bleus - mais oui je vous promets ma petite, vous me prenez pour qui ? - qu'elle se tenait ferme sur ses pattes. Perdu, elle s'est effondrée dans mes bras - et ma colonne vertébrale.

Ce matin, une des pensionnaires ne peut plus faire un pas.
Ses mollets ont triplés de volume en quelques jours. Elle a mal, mais surtout, elle a peur : la seule parcelle d'autonomie qui lui restait lui file entre les doigts de pied. Elle essaie de toute ses forces de faire avancer ses jambes remplies d'œdèmes, mais non, ça ne veut pas marcher.
On a appelé le médecin, Il saura quoi faire, c'est certain. Mais la femme qui arrive est furieuse du dérangement. Une boule de nerfs à perruque noire et talons hauts. Clac clac clac décidé dans le couloir.
Elle ressort de la chambre après une minute trente montre en main. Claquant la porte, tonitruant, qu'elle ne peut rien faire de plus, qu'il fallait pas lui dire que c'était grave, que les OMI depuis quand c'est une urgence vitale. Comprendre : "elle est pourrie, je m'en fous, je retourne à mes consultations, démerdez-vous". Clac clac clac elle est partie.

La petite aide-soignante que je suis observe la scène depuis l'autre bout du couloir. Elle est trop éberluée pour être révoltée. Elle sait qu'elle n'a pas encore fait assez d'études pour avoir du répondant. Mais elle se promet, qu'un jour, elle dira leur quatre vérités aux médecins pédants qui ne respectent pas leurs patients, fussent-ils des petits vieux bien trop intimidés pour dire leur souffrance. C'est promis.

Posté par OpenBlueEyes à 13:27 - Med'scene - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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