Open Blue Eyes

Au jour le jour, des études de médecine à la photographie, un regard sur le monde et autres petits riens sur lesquels vous raconter mes histoires.

28 novembre 2008

Miss Météo fait de la prévention...

Une matinée comme les autres dans mon service d'endocrino.
J'arrive avec mon nez rouge (dehors il fait froid), les yeux larmoyants (il fait très froid), et les bouclettes défiant vertigineusement la pesanteur avec leurs pirouettes à 180 degrés (vous avez deviné : il pleut). Miss météo is back.
J'enfile ma blouse et toute la crédibilité que je peux glaner avec mes accessoires de docteur plein les poches avant d'aller voir mon premier patient.

C'est une dame comme on n'en voit (pas) que dans les cas cliniques ou dans les livres, c'est une dame qui a tous, tous, tous les facteurs de risque cardiovasculaire répertoriés à ce jour. Sauf l'âge, mais ça c'est une question de temps.
Madame est donc hypertendue, diabétique et ancienne (depuis très peu, et jusqu'à quand ?) fumeuse. Elle a du cholestérol et des triglycérides de trop, une obésité accompagnée du joli petit nom de "morbide", et un antécédent familial d'accident cardiaque avant l'âge conventionnel.

J'ai voulu m'excuser, je crois, en apprenant tout ça. Dire "non, madame, ça va pas être possible, vous ne pouvez pas exister en vrai, je vais fermer très fort les yeux et m'apercevoir que je me suis encore endormie sur un bouquin de cours à la bibliothèque...".
Mais non, il a fallu que j'examine, que j'approfondisse les choses, que je déplisse, comme dirait l'autre.

Et ces malades, ils n'ont même pas la décence de se faire suivre, année après année, pour leur pathologie chronique sans en rajouter, non ! Il faut en plus qu'ils s'infectent, qu'ils s'arthrosent, se coincent, et finissent par se retrouver en larmes devant moi : "vous pourriez me faire une ordonnance de trucs pour la douleur, docteur ?"

Alors bon, forcément, elle a du s'en douter, en m'appelant "docteur" je n'allais pas pouvoir lui résister. D'habitude c'est bien moi qui fait les ordonnances, mais le patient les demande toujours au vrai docteur, à la blouse plus blanche que blanche, à la chef, celle aux bouclettes bien disciplinées et qui n'arrive jamais avec un nez de clown dans le service.

J'ai quand même essayé, de parlementer, d'expliquer, d'argumenter : "vous savez, si vous ne faites pas une activité physique, ou de la kiné, votre mal de dos, il passera peut-être avec les médicaments, mais il reviendra forcément"...
Erreur.
Erreur de débutante.
Vouloir traiter le chronique et l'aigu en même temps, quelle idée!

Moi qui ne suis que de passage, moi qui pose mon stétho en m'excusant presque, qui palpe un ventre dont je ne connais pas l'histoire, qui écoute des poumons dont je ne connais pas le bruit d'avant.
Moi qui passe une heure avant, une heure après à éplucher le dossier, à compiler, à résumer cette patiente en une ou deux feuilles d'observations A4.
Et qui ne la reverrai plus.

Et je voudrais la convaincre à se prendre en main ? Quelle blagueuse je suis, hein ?

Elle m'aurait donc attendu pour se mettre au régime, se mettre à bouger son corps, faire de la piscine ou aller se muscler chez le kiné, se soigner au long terme et pas à coup d'antalgiques gobés à la va-vite.

En désespoir de cause, je pose cette question anodine : "C'est bien le docteur Machin, votre médecin traitant ? Il pourra continuer la prescription du Plumalpartou® ?"

"- Oui, c'est lui... mais mettez-m'en pour assez longtemps parce que je vais plus le voir, je lui fais plus confiance."
"- Ah ? Racontez moi ?"
"- Il m'a donné des inflammatoires alors qu'il savait que j'avais mon insuffisance rénale, il me connait pourtant hein. J'ai fais une allergie, j'ai failli être dialysée, hein"
"- Et vous ne comptez pas en changer, du coup ?"
"- Ah ça non, c'est trop compliqué !"

                  ...

Il y a vraiment des situations où l'on se dit qu'être médecin, des fois, ça ne sert vraiment à rien...


Posté par OpenBlueEyes à 16:22 - Med'scene - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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24 octobre 2008

Le baptême d'une blonde

Première garde aux urgences hier. Enfin, avant-hier, mais le temps se déforme un peu quand on travaille la nuit.

Premier patient, première suture.
Un jeune de 17 ans, en garde à vue, le scalp ouvert saignant tout ce qu'il peut : "C'est les flics qui m'ont tapé". Les deux uniformes de préciser immédiatement : "C'est pas nous, hein".
Taisez-vous tous, je me concentre, c'est ma toute première, mon baptême du fil à coudre! La défloraison de l'aiguille.
Je rassure le caïd tremblant sur la table d'examen, ma collègue prépare les outils adéquats, quand elle s'arrête net : "Mais... t'as déjà suturé ?".
Je n'ai pas attendu que deux neurones se connectent, pas tourné ma langue sept fois, oublié toutes ces formalités, et répondu naïvement :"Non ! ... mais j'ai regardé comment faire avant de venir !"
Je voulais rassurer le patient ? Toutes mes félicitations, très très bien joué. Chapeau l'artiste.


Un ECG pour la mamie du box 3.
Elle chouine, s'est cassé le col du fémur, se sent mal positionnée sur son brancard, voudrait qu'on lui dise ce qu'elle fait là.
Chouette, parler au patient, c'est mon domaine ça, plus que la couture!
Je m'installe à ses côtés, lui parle doucement, vous êtes à l'hôpital, aux urgences, vous avez dû tomber et vous vous êtes cassé la hanche, on sait que vous avez mal mais on vous passe un médicament pour calmer la douleur. Non, je ne peux pas vous remonter dans le lit tout de suite. Ne bougez pas, je vais vous poser les électrodes pour l'ECG, ce sera pas long.
Franchement, depuis l'accueil, ils auraient pu lui dire tout ça quand même.
Je n'ai même pas eu le temps de me tourner pour regarder dans son dossier, j'ai entendu une petite voix apeurée : "Madame, aidez-moi, je suis mal installée, et au fait je suis où ici ?"
Alzheimer évoluant depuis 10 ans.
Meilleure que tout le monde, l'apprentie docteur, hein ?

Troisième patiente, que l'infirmière voudrait que j'examine. Vient pour "TC, PC, OH"*.
Bravo l'étiquetage...
[* Traumatisme crânien, Perte de conscience (initiale), Alcoolisation aiguë. Sous-entendu : "Encore une alcoolo, heureusement qu'il est tôt dans la soirée, va lui falloir un tas d'examen et une énorme suture"]

Le suivant, avec femme et enfants dans la salle d'attente, me demande de me dépêcher pour les gosses ("un p'tit geste docteur")... moi je veux bien mais mon passe-temps favori de la soirée étant de courir après les médecins, pour qu'ils voient mes radios, confirment mes hypothèses, valident mes prescriptions... ça prend un temps certain, indépendant de ma volonté. [Par définition le médecin n'est jamais présent dans le champ de vision quand on a besoin de lui. S'il l'est, ne pas aller le voir, c'est un piège : il doit attendre un coup de fil de la plus haute importance ou être très très occupé. Et si on le trouve en moins de 10 minutes c'est tout aussi suspect.]
Et si en plus il faut un certificat d'accident du travail que c'est sur un formulaire violet mais qu'il n'y en a plus (il n'y en a jamais) faut aller en chercher dans le bureau qui est fermé le soir... Ben ça rallonge encore les prévisions intiales.


Et malgré toute l'énergie brassée et déployée inutilement, malgré tous les pas de courses dans ce service de fou à courir parmi les lits, les box, et les patients entre les deux (un vrai service d'urgence met ses patients encombrants dans le couloir. On appelle ça les lits-portes, ça fait plus classe que lit-couloir, mais l'impression d'être le dernier des soucis de tout ces gens qui passent à coté sans regarder reste dramatiquement la même). Malgré le repas à deux heures du mat' et la sieste entre trois et cinq. Malgré le haut-le-coeur de la suture du petit matin l'estomac vide et les yeux ensommeillés... Malgré tout ça, j'aime drôlement ce que je fais !

Et pas seulement pour le stétho autour du cou qui donne l'air de "cow-boy qui sauve des vie", non, pas seulement !


Posté par OpenBlueEyes à 20:10 - Med'scene - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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