Open Blue Eyes

Au jour le jour, des études de médecine à la photographie, un regard sur le monde et autres petits riens sur lesquels vous raconter mes histoires.

09 décembre 2008

Vingt minutes chrono

J’aime vraiment beaucoup les consultations. Mais je suis insupportable.

Ou j’aime beaucoup les consultations, et je suis insupportable. Ou donc. Or, ni, car.

C’est qu’il s’en passe des choses en vingt minutes chrono. Il faut avoir l’œil avisé, le regard pointu vissé au détail comme à l’impression globale. L’intuition et la pifométrie en berne à la recherche de données cliniques et scientifiques en 5 minutes, le reste étant nécessaire (mais pas nécessairement suffisant) pour la discussion, la négociation, l’explication. C’est un exercice de style, mais drôlement excitant.

En consultation, je me suis aperçue que mon œil s’était bien formé, sans que je m’en aperçoive. Open blue Eyes, jamais ce blog n’aura aussi bien porté son nom. Première patiente : en un clin d’œil et une moitié de « asseyez-vous je vous prie », j’avais repéré l’hyperthyroïdie, la tachycardie, la nervosité et entrevu la prescription de bêta-bloquants qui viendrait à la fin.  Oui, j’ai VU une tachycardie. J’ai su qu’elle serait là, avant de m’abîmer les yeux sur ma toute petite trotteuse. J’aurais pu me tromper, bien sûr, mais j’étais tellement étonnée de cette intime conviction qui s’était installée là à mon insu, que j’ai décidé de me faire confiance. Un peu.

Second patient, et au déshabillage sont apparues à la fois les cicatrices sur le poignet et les précautions à prendre avant l’introduction d’un traitement aux effets neuro-psychiques potentiels.   Au teint jaune du cancéreux suivant j’ai vu la gravité et l’air sérieux que prendrait le Professeur en regardant les examens.

J’ai anticipé aussi l’hypochondriaque, ses symptômes et son absence de résultats francs sur tous les examens.

Bien sûr, l’acromégale se voit, le vitiligo aussi, comme la mélanodermie, le cushing ou l’anémie. Le dyspnéique s’entend, le tabagique se sent… Mais ce n’est qu’en consultation que l’on se rend compte à quel point l’attention portée à ces détails a une importance cruciale.


A l’hôpital, à côté, on est drôlement zen. On interroge aussi longtemps qu’on veut, on finit par connaitre les antécédents jusqu’à l’arrière grand-mère maternelle et le panaris du petit frère, on oublie toujours un truc et on peut revenir demander quand même. On prend la tension, le poids, la taille, l’ECG en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Et on ressort de la chambre sans avoir apporté de réponse au patient. Le temps de la réflexion, de l’assemblage des plaintes, des signes, des chiffres et des images s’étend devant nous…

Et en consult’, on est propulsé. Paf, patient-médecin, à égalité. Questions, demandes, réponses obligées. Analyse express des données. Examen clinique orienté. Adieu l’exhaustivité.   Et moi j’aime bien, l’exhaustivité. Je n’y arrive et n’y arriverai jamais, hein. Je sais qu’on ne proposera pas une consultation mémoire à cette mamie qui consulte pour son diabète en vrac alors qu’on doit déjà lui réexpliquer tout depuis les sites d’injection jusqu’à l’adaptation des doses et au soin des pieds, et même si on n’est pas sûr qu’elle s’en souvienne à la sortie.

Mais il y a des choses qui me brûlent la langue. Et comme je suis un tout petit peu plus vieille qu’avant, eh bien des fois je me laisse aller. Une exophtalmie sur Basedow : « Vous fumez ? »

C’est parti tout seul. Pourtant le Professeur, à côté, c’est un sénior, un vieux de la vielle, il y aurait pensé, sûr et certain. Mais ça m’a échappé. Et puis c’est tellement mieux que de rester passive, que j’ai récidivé. Une anémie ferriprive : « Vous saignez beaucoup pendant vos règles ? ». Une maladie auto-immune : « Il y a des problème de ce genre dans la famille ? ».

Pas en coupant la parole, pas en me prenant pour une grande non plus, juste une question moitié timide moitié bien contente de sortir, quand même.


Mais c’est au stade d’après que je deviens vraiment insupportable. Celui où je remets en cause le Docteur en chef. « Vous avez oubliez le nom du médecin Machin dans votre dictaphone », « On aurait pu lui proposer aussi ça comme traitement, non ? », « Et pourquoi vous l’envoyez pas chez un psy, cette madame dépressive ? » ; « Et pourquoiiiii ? Et pourquoi paaaas ? Et commeeent ? » Et quand-c’est-qu’on-arriiiiiive-des-gamins-péniiiibles….

Va falloir que je me calme, que je me dis en douce. Mais la machine est lancée : les yeux captent des infos, le cerveau gigote, et comme je n’ai pas le tampon de l’ordonnancier à la main, je peux dire ce que je veux. Et je ne me gène plus…

Y’a autre chose que je vois venir si ça continue : le retour du bâton du Docteur-en-chef qui fait les consult’. Je sais pas à quoi ça va ressembler, mais à mon avis, ça va faire tout bizarre !

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14 juin 2008

Quand je s'rai grande

Pédopsy, Centre de consultation de l'hôpital.
Le médecin est malade ce matin, son interne est réveillé dare-dare pour prendre ses dix-huit consults de la matinée (ou pas loin).
Sont renvoyés chez eux ceux qui habitent tout près, qui peuvent revenir quand la gastro-grippe du docteur sera finie.

Il nous reste un grand gaillard de 16 ans, pour lequel les parents s’inquiètent beaucoup.

Je m’installe sur ma chaise un peu à l’écart, à coté de l’interne, je feuillette le dossier. Déjà connu, difficultés familiales, scolaires, mais c’était il y a longtemps.
Aujourd’hui, ses parents se plaignent : Il a de « mauvaises fréquentations ». Et puis il n’écoute plus rien. Et puis, et puis, et puis…, ils nous décrivent leur fils comme le pire des adolescents. Et le jeune homme s’enfonce sur sa chaise, se cache derrière son sweat trop grand.

Quand ils ont fini de se plaindre, on renvoie les parents pour interroger le caïd seul.

Transformation. Pas intimidé du tout, pas grossier non plus, pas délinquant pour un sou, pas dépressif, pas fumeur, pas drogué...  seulement, c’est vrai, qu’il n’est pas bien ces derniers temps. Sa maman a tenté de se suicider sous ses yeux il y a peu. Forcément, ça perturbe.

L’interrogatoire est bien complet, l’interne aborde même le sujet des « mauvaises fréquentations », donne des conseils, et la scolarité, les projets pour l’avenir…

Mais quand les parents reviennent, mon interne ne sait plus. Il a sa belle observation sous les yeux, bien rédigée, mais il n’en dit rien. Que dalle, nada, walou ! 
Juste : « Bon, je vais transmettre au médecin, qui vous connaît mieux ».
Pas plus.

Je trépigne sur ma chaise, je voudrais lui envoyer des coups de pied, prendre la parole. Dire aux parents qu’ils ne faut pas qu’ils s’inquiètent, qu’il va bien leur fils, qu’il n’est pas plus paumé qu’un autre adolescent, qu’il n’est même pas dépressif, mais qu’il aimerait juste que sa maman arrête d’avaler des boites entières de cachets sous ses yeux, c’est quand même pas trop demander, si ?

Mais je me tais. Dans ce silence gêné, entre mon interne mal réveillé et les parents avides de toute parole médicale, je me sentirais incongrue. Qui suis-je, du haut de mes vingt ans, pour savoir mieux que mes aînés ?

Mais en l’occurrence, je sais, et ça me fait enrager. C’est rare, suffisamment rare pour ne pas laisser de place au doute. Les parents passent la porte dans un soupir, et je me jette sur l’interne : « T’aurais pu leur dire quelques mots ?!»
- Oui mais je savais pas, moi, t’aurais voulu dire quoi ?
- Au moins les rassurer ! Ils vont passer deux semaines si c’est pas plus à engueuler leur fils parce qu’ils s’imaginent des tas de choses sur lui qui sont absolument infondées.
- Ah ouais, t’as raison… Tu crois qu’ils sont partis, là ?
- Ben non, va les voir…

Et je suis restée dans le bureau, en attendant que mon interne se rattrape.

Une fois les parents partis, je le rejoins, et j’entends la secrétaire lui dire :
- Eh ben, faut être plus convaincu, hein, si t’y crois pas, ils vont pas être rassurés, au contraire !

C’est quelque chose d’assez peu fréquent, mais ces jours là, j’ai hâte d’être interne, vraiment.

Posté par OpenBlueEyes à 21:18 - Med'scene - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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