Open Blue Eyes

Au jour le jour, des études de médecine à la photographie, un regard sur le monde et autres petits riens sur lesquels vous raconter mes histoires.

20 janvier 2009

Once upon a time

Il y a très longtemps, dans une autre vie, j’ai été de l’autre côté de la blouse. Le mauvais côté.
Dans un hôpital universitaire, en plus, quelle idée ! Une espèce de monstre de quinze étages qui donnait le vertige, et qui avait pondu un tas de petits rejetons tout autour. Une immonde pieuvre avec une odeur inoubliable. Dans le hall de l’hôpital des enfants, un mini terrain de jeu semblait exhaler le formol à plein nez…

J’étais chanceuse, j’avais une grande chambre. Sans télé mais avec un tableau en liège pour recouvrir de photos la charte du patient hospitalisé, et des tonnes de patafix pour déborder sur les murs. Encore aujourd’hui, quand je vois les patients déambuler en pyjama de leur chambre à la douche, j’ai l’impression que leurs yeux me disent : « Oui, on sait qu’on n’est pas d’ici, on sait qu’on s’installe, qu’on s’étale. On sait que c’est plus chez vous que chez nous, mais tant pis si ça vous dérange. »

Et je me souviens, de la Grande Visite avec un grand V, du débarquement de visages inconnus qui vous toisent en contre-plongée. De l’obligation de se confier, en regardant la PH droit dans les yeux et en essayant d’oublier le monde autour.

C’était à l’âge de l’impertinence, alors j’ai tenté une ou deux fois un : « Et vous êtes qui vous ? ». Vous savez ce qu’on m’a répondu ? « Je suis externe». Je suis externe, point. Comme si je savais ce qu’était sensé être un externe. Comme si à 15 ans et des bouclettes on connaissait d’emblée toute l’organisation de l’hôpital. Et pas n’importe lequel. L’Universitaire.

Alors j’ai appris. J’ai observé, j’ai eu le temps. J’ai compris que le Chef de Service débarquait une moitié de demi-journée par semaine pour faire un esclandre à la cadre infirmière comme quoi on lui avait volé SA place de parking. Je le revois bien, tout rouge et tout bouffi de rage, réclamer « SA PLACE », ignorant complètement les petits patients hilares à l’autre bout du couloir.

J’ai vu que l’infirmière cadre exorcisait la frustration de son métier et l’ironie du sort qui faisait d’elle la cible des récriminations du grand chef en devenant insupportable avec tout le monde. Elle prenait son air hautain, tournait le dos sur ses petits talons, et de temps en temps essayait de retrouver un semblant d’utilité médicale auprès des patients. C’était triste.

J’ai bien vu que la PH était très sûre d’elle, du haut de son mètre soixante et de sa cinquantaine imminente. Et aussi que son interne n’était pas d’accord, et qu’il a pris la décision qui m’a sauvé la vie quand elle est partie en arrêt maladie.

D’ailleurs je lui ai dit, que je voudrais être médecin pour faire comme lui, l’inverse de mes chefs quand ils feront n’importe quoi. Il a levé les yeux au ciel sans piper mot. Il faut dire que j’étais encore plus naïve que maintenant, à l’époque …

J’ai aussi compris que les infirmièr(e)s étaient plus disponibles que les médecins, et tellement plus soignant(e)s, sur prescription ou non. Qu’ils étaient les yeux, les oreilles du médecin, et leurs petites mains.

A la fin, j’aurais su m’orienter les yeux fermés dans ce dédale de murs blancs. Je savais à quel moment embêter le plus les infirmières (mimer une crise d’angoisse en plein milieu des transmissions, quand le service s’arrête de tourner…), ou quand en profiter (demander le même service à l’équipe d’après-midi ou à l’équipe de nuit selon le roulement, pour être sûr d’avoir ce qu’on veut).
Je savais lesquels joueraient avec moi à la belote le week-end, lesquels m’accompagneraient pour un tour dans le parc ou pour aller voir l’hélicoptère décoller, et lesquels je devrai berner en cachant mon portable sous la couette pour ne pas mourir d’ennui.
Je connaissais même ceux qui me laisseraient aller en douce sur internet à la fin de mon heure « d’école » et ceux avec lesquels je n’avais pas intérêt d’essayer.


Mais dans cette vie là, malgré tous mes efforts je n’ai jamais, jamais compris ce qu’était un externe.
J’ai guetté pourtant. Quand ils s’enfermaient dans une chambre avec un voisin. Je me précipitais, curieuse : « qu’est-ce que vous avez fait ? » « Bah, il m’a posé des questions ».

J’étais jalouse. Moi, je n’y avais jamais eu droit.

T’façon, ils étaient même pas beaux les externes!

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24 septembre 2008

Choix de stage

L’étudiant en médecine est un être à part dans la classification des hominidés.

Oh, je ne dis pas ça en bien, rassurez-vous, c’est seulement que ce spécimen possède des caractéristiques qui me fascinent encore jour après jour.

Déjà, le fait d’être dans la case « étudiant » pendant 10 années de sa vie n’a pas aidé cet être singulier à se rapprocher de la norme et de ses congénères. Alors que ses amis ont un premier boulot, un grand appartement, se marient, changent de boulot, trouvent une maison avec jardin, que les filles tombent enceinte, que les gars deviennent papa, changent de voiture, prévoient le baptême… etc. Pendant ce temps-là, donc, l’étudiant en médecine reste « étudiant ».

J’explique pour ceux du fond qui ne suivent pas : un étudiant a deux préoccupations dans la vie : faire la fête et valider ses examens. Le reste est accessoire, même si le gros bébé estudiantin, au bout de quelques années, introduit une nouvelle priorité : avoir sa propre machine à laver pour ne plus devoir choisir entre rentrer chez sa mère le week-end ou dépenser tout son argent de poche au lavomatic.


Bref, de soirées autour d’un verre aux journées sur un bouquin, il aurait pu se contenter de ce train-train si n’était pas arrivé, vers la quatrième année, un troisième lieu de vie : l’hôpital. C’est rigolo, mais progressivement l’hôpital va occuper une place de plus en plus importante dans son existence, alors même que personne (non mais vraiment, personne) ne sait ce qu’il fout là, cet encombreur de couloir.


Le patient se demande intérieurement pourquoi on lui envoie ce gamin l’examiner maladroitement alors qu’on l’a déjà harcelé de questions à son entrée, ou bien il cherche à voir le vrai docteur quand l’interne pointe le bout de son nez dans le box des urgences. L’interne, d’ailleurs, qui au fil des années a creusé sa place dans les services (in)hospitaliers, peut parfois avoir la chance que le chef se rappelle de son prénom : "Eh, Michel, t'as oublié que t'as 27 entrées ce matin ?"

L’externe, lui, petit pion perdu au bas de la hiérarchie médicale est interchangeable, peut même se convertir en « faiseur d’ECG » ou « transporteur de bilan biologiques jusqu’au labo », quand il n’est pas la cible des attaques du grand chef en mal de supériorité.


Mais le tableau n’est pas si noir, puisque quand il sort de l’hôpital, l’externe est sensé avoir acquis une super formation pratique, qui va l’aider à retenir vachement bien tout le chinois que contient ses gros bouquins.

Mouais… au final, l’externe est surtout soit hypochondriaque à force de voir des maladies en tout genre, soit vraiment malade à force d’examiner des patients de trop près. D’ailleurs, j’appréhende mon stage de pédiatrie, moment idéal pour acquérir une solide immunité contre les gastro-entérites, les rhino-pharyngites de tous poils et autres viroses sympathiques.


Enfin, d’ici là, j’ai de quoi m’occuper : je suis la pire des hypo-con-driaques. Demandez-moi comment je vais, et vous saurez quel chapitre je bosse ! Au début de l’été, j’étais persuadée d’être enceinte (1e semaine de gynécologie), puis d’avoir un cancer du col de l’utérus (2e semaine). Après ce fut le tour de l’hypothyroïdie (j’me sens paaaas bieeeen, j’suis faaatiguée : endocrinologie) du lupus érythémateux (j’ai mal aux articulations, puis j’suis anémié c’est sûûûûûr  : 1e approche de la rhumatologie), et je me demande ce qui m’attend à présent !


Et puis pour tout le monde, l’étudiant en médecine, cet être étrange au rôle bien flou dans l’imaginaire populaire, est avant tout « en médecine », ce qui lui vaut tous les « tiens, j’ai un truc bizarre, là, qu’est-ce que tu en penses ? » ou « moi j’aime pas trop les médecins, mais toi tu pourrais me dire ? »

Du coup, même si l’étudiant en médecine ne sait encore rien ou très peu, même si les gens ne savent pas si vous allez être généraliste, spécialiste (pas plus que vous en fait), et n’ont aucune idée de comment ça se passe, la simple valeur accordée à ce statut presque magique de « futur médecin » vous vaut toutes les considérations (t’inquiète pas mamie, il peut rien t’arriver, on a un docteur avec nous, hein ? Suivi d’un clin d’œil complice…) et tous les jugements moraux (QUOI , tu fuuuuumes ? mais tu sais que ça fait le cancer ? et puis tu bois aussi ? mais … L’interrogation reste en suspend, tant le tableau dérange).


Alors, fier de cette reconnaissance par la société tellement plus palpable que celle de l’hôpital, l’étudiant en médecine se pointe à son choix de stage, aussi stressé qu’une gamine de 8 ans pour sa première compétition de gym, en espérant que le hasard et la chance se donnent le mot pour qu’il ait le stage le plus formateur, le plus agréable, les meilleurs horaires, le plus près de chez lui… Bref, le stage idéal qui n’existe que dans ses rêves.


Il ne l’aura jamais, bien sûr, et tant mieux pour vous, ça lui donnera de quoi râler un peu et vous le raconter ici, bande de veinards !

Posté par OpenBlueEyes à 13:31 - Fac - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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