Open Blue Eyes

Au jour le jour, des études de médecine à la photographie, un regard sur le monde et autres petits riens sur lesquels vous raconter mes histoires.

30 juillet 2009

D'eau et de sang

C'était ma première garde en gynéco.
On m'en avait dit des horreurs, on m'avait averti de la désespérante futilité des motifs de consultation, du caractère répugnant des accouchements… La fleur au fusil, je me suis rendue à ma garde avec une excitation mêlée d’appréhension : « et si c’était vrai… ? »

Et je suis ressortie, 26 heures plus tard, sans avoir dormi ni pris de repas digne de ce nom, un sourire béat sur les lèvres.


Entre temps, j’avais fais mon premier examen gynéco, posé mon premier spéculum, vu des femmes jeunes, moins jeunes, enceintes ou non… j’avais suivi, voire collé les sages-femmes à la semelle pendant des heures, à tel point qu’elles m’ont laissé faire mes premiers gestes. (Oui, la sage-femme est un être particulier à l’hôpital, une sorte d’extra-terrestre mangeur d’externe qu’il convient de savoir apprivoiser si l’on veut pouvoir approcher une femme enceinte à moins de 10 mètres)

J’étais allée au bloc, et j’avais pu m’habiller pour voir une césarienne. Quand je dis « m’habiller », c’est le signe d’un grand privilège : celui d’être admis dans le cercle très privé des personnes en stérile, qui peuvent se pencher sur le champ et tripatouiller les outils !
Ma mission consistait à tenir l’aspiration, et éviter que tout soit inondé. Mais c’est tellement surprenant, ce geyser à l’incision de la poche des eaux … J’ai donc été baptisée de la blouse aux chaussures, de liquide amniotique et de sang. Et j’ai aspiré, tremblant moins que l’interne essayant de sortir ce gros bébé, puis le tenant par les pieds, victorieux. 4 kg 500 et des brouettes.
Fin de la précipitation : l’enfant va bien, il parait qu’il crie mais je suis trop sous le choc pour l’entendre : la mère perd des litres de sang et il parait que c’est normal. Je ne cesse d’aspirer pendant que l’interne recoud ; il tremble toujours lui aussi.
A la fin de l’intervention, je vois la mère sourire à son garçon, je suis en sueurs et mes jambes me font des blagues. Noir. Pause. « Non non, tout va bien, laissez moi juste quelques heures pour m’en remettre ! »

Et puis, une fois mes esprits recouvrés et la soirée passée, l’activité aux urgences s’est tassée, et j’ai pu aller de l’autre côté du rideau : « En Salle ». Avec le secret espoir de voir des accouchements, des vrais !
J’avais préparé mon petit discours à l’avance « Bonjour Madame, je suis étudiante en médecine, est-ce que vous me permettriez de rester dans la salle pour l’accouchement ? » Mais pour le premier, on m’a attrapée au vol dans un couloir, tirée dans une salle d’accouchement où régnait le foutoir le plus complet, la Madame poussait déjà, et en cinq minutes, montre en main, le gamin était sorti. Avait glissé dehors, même, tant les événements s’étaient précipités.

Ce premier bébé a signé le coup d’envoi pour la nuit, toutes les femmes de la maternité se sont mises à contracter à tour de rôle, et les accouchements se sont succédé sans interruption jusqu’au matin. Des beaux bébés, des bébés moches, des bébés bleus, des criards, des tout calmes, des doubles ou triple circulaire du cordon, des prématurés, des réanimés, des en bonne santé…
J’ai même pu tricher et suivre la pédiatre dans ses premiers soins aux nouveau-nés. J’étais aux anges. Les internes n’en revenaient pas de voir une externe courir partout dans la maternité au beau milieu de la nuit, moi je n’en revenais pas de voir tant de choses pour ma toute première garde. 

Donc non, si on n’est pas trop impressionné par les diverses sécrétions corporelles, un accouchement n’est pas répugnant. Ce n’est peut-être pas seulement un moment magique ou beau, mais c’est la vie, et c’est un moment intense. Rien de moins.

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19 avril 2008

Pleine Lune

Ce soir, je suis de garde aux urgences psy. « Dites SECOP » nous répète l’administration, pour Service d’Evaluation de Crise et d’Orientation Psychologique. Mouais. Ca cache un peu la folie sous un joli enrobage, mais on ne s’y trompe pas.

Ce soir là, je ne le savais pas, mais c'était la pleine lune. C’est l’interne qui me dira ça à deux heures du matin, quand on ira enfin se coucher.

Ce soir là, j’ai eu une bonne idée : c’était ma toute première garde là bas, j’ai demandé une blouse à l’infirmier qui m’a accueilli et ouvert le couloir sécurisé où se trouvent les chambres du personnel. La blouse, c’est pratique, ça protège vachement. Je sais que la folie n’est pas contagieuse, hein, mais je vous assure, ça aide.
Et puis pour les patients aussi. En psy, les médecins ne mettent pas de blouse. Alors quand on a la tête d’un docteur, ça va… mais ma tête d’adolescente, mes boucles blondes et mes baskets, je ne ressemble à pas grand-chose de crédible. Avec l’uniforme blanc, je suis repérée, je me sens plus à l’aise.

Et ça commence.

Madame H. nous attend en tournant en rond dans le bureau de consultation. Les infirmières rigolent en nous disant qu’elle s’impatiente, c’est mauvais signe (le rire des infirmières, pas l'impatience de la dame...) !
On entre, l’interne et moi, derrière, pas très rassurée. La petite dame a l’air vieille, un peu confuse, un peu perdue… très logorrhéique. Comme elle nous prend tantôt pour ses parents, tantôt pour ses frères et sœurs, c’est un peu difficile de comprendre ses histoires. Elle me fixe avec de grands yeux qui font peur et m’engueule à intervalles réguliers dans ses monologues !
Une chose revient : son frère l’aurait mise à la porte… Soit.
- De toute façon, on va vous garder pour la nuit, hein madame ?
- ...
- Madaaaaamme ??
Pas de réponse pendant un long moment, puis tout d’un coup : « Mais alors, je pourrai sortir un petit peu, dans la journée, il faudra que j’aille nourrir mon chat qui m’attend dans la voiture ! »
Heu…

Et puis Monsieur B. arrive, il voudrait quelques jours de repos, il ne se sent bien au travail… Il a l’air dépressif (selon moi), il est schizophrène (selon mon interne) et c’est vrai qu’en regardant bien… De toute façon, quand on lui a demandé qu’est-ce qu’il pensait de l’idée de rester à l’hôpital pour la nuit, on n’a pas eu le temps de rajouter « on pourra faire le point plus sereinement demain » qu’il était déjà parti en courant.
Bon…

Mademoiselle J. est schizophrène, aussi, connue du service, et de l’interne qui apparemment l’aime bien. Elle n’a pas pris ses médicaments depuis quelques temps, et se sent « happée » par son monde imaginaire. D’ailleurs, c’est comme ça qu’elle voit son diagnostic : « addict à son monde intérieur ». C’est mignon. Et puis elle est touchante, à se concentrer tellement fort pour être cohérente dans les mots et les phrases qu’elle nous livre. Enfin une qui ne me fait pas peur.
Ouf...

Entre temps, une dame hospitalisée nous refaisait « La Nouvelle Star» dans le bureau infirmier (lesquels oscillaient entre autorité et rire irrépressible). Phase maniaque, que ça s’appelle ! Ca a l’air plutôt sympathique à vivre, la desinhibition, comme ça…

Monsieur R. nous interpelle depuis l’accueil : C’est qu’il est très angoissé, et que, un médecin, là, tout de suite, ça l’arrangerait, et puis, c’est presque rien, c’est juste une rectification, et…
Les yeux aux ciels, mon interne abrège sa pause-clope pour secourir le schizophrène en détresse… Ce jeune homme, venu la semaine dernière, a vu sa psy qui le suit en ville depuis, laquelle a du lui parler de sa sexualité. Et il avait évoqué ce sujet en consultation aux urgences psy. Et il a peur qu’on en ait parlé à sa psy. Non mais c’est que, il a peut-être vu un jour un film porno, mais ça veut pas dire qu’il est gay, hein !!
Oui oui, d’accord…

Dans le bureau infirmier, la madame de la Nouvelle Star a cédé sa place à une américaine, qui ne parle pas un mot de français, évidemment, ce serait trop facile, qui ne comprend pas pourquoi elle est là, et qui chouine comme une enfant, dans son pyjama bleu.

Monsieur X. a été retrouvé dans la rue par les services sociaux. Il dit s’appeler Clint Eastwood, ou Léonardo di Caprio, au choix. Quand on va l’interroger, on est impressionné par ce visage jeune perdu entre une barbe épaisse et des yeux noirs immenses. Il s’appelle donc Léonardo du Caprio, avec nous. Et il répond à coté de la plaque à toutes nos questions. Quand il ne parle pas à sa main, qui semble avoir beaucoup de conversation. Mon interne essaie de le ramener à nous :
- Monsieur ? Monsieur Di Caprioooo ?
- …
- Léonardo ? Lééééoooonardooo !
- …
Léonardo avait du décréter d’un commun accord avec lui-même qu’il n’avait plus rien à nous dire, on a fait signe aux infirmières qu’elles pouvaient l’emmener dans une chambre…
Heureusement qu’on avait des lits vides en début de soirée ! 

Mais le clou de la nuit, c’était quand même les flics. Ils amènent parfois des « HO », ces hospitalisations d’office, réservées aux gens qui sont devenus dangereux pour eux-mêmes ou pour les autres. Et ben voilà, c’était pour nous ! Enfin, pour nous....
Ils sont trois pour tenir un petit monsieur tout gringalet. Ils l’attachent sur le lit. Il se débat. Forcément.
(Et dire qu'un jour je pourrais être amenée à faire ça ...)
En fait, monsieur a peur qu’une coalition d’extra-terrestre veuille prendre son sang pour le cloner et en faire une armée. Et seul sa quête d’un joyau au fond d’un lac en Espagne pourrait le délivrer.
Alors forcément, c’est un peu compliqué à vivre pour lui (et son entourage).

Je vous avoue que cette nuit là, j’ai pas très bien dormi. La psychiatrie chez les adultes, c’est rigolo, mais c’est pas vraiment de tout repos !

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28 janvier 2008

Vous avez dit "formation au lit du malade" ?

     Dans l’inconscient collectif, la formation du futur médecin « au lit du malade » évoque souvent la visite telle qu’on peut la voir dans le film Dr Patch : un troupeau d’étudiant suivant le grand docteur, dénudant les patients, exposant les « cas » dans le mépris le plus total de la personne malade, transformée pour l’occasion en bête curieuse.


    Heureusement, notre milieu médical en a une vision un peu différente : celle d’un «compagnonnage», formateur et enrichissant, permettant la transmission d’une pratique médicale mieux que dans tous les livres de nos bibliothèques universitaires. La fierté du médecin à pouvoir partager son Savoir, et participer à l’éducation de la jeune génération s’est un jour traduit en acte dans mon stage en réanimation l’été dernier. Le chef de service, éloigné de la pratique pendant des années par des engagements politico-corporatistes, n’a pas pu s’empêcher d’exposer sa science à son retour, en un cours magistral (et magistralement incompréhensible) sur l’équilibre électrolytique et le milieu intérieur. Le tout dispensé à mon intention au beau milieu de la visite, mais tous les patients et personnels ont pu en profiter ! « Si ça c’est pas de la formation au lit du malade ! » a lâché le chef dans un éclat de voix avant de retourner au bloc opératoire.


    Et malgré cet exemple caricatural, il est quand même vrai que la formation aux cotés des médecins, et de nos aînés les internes, est une expérience extrêmement bénéfique pour tous. Pour nous qui devons apprendre des pratiques, au moins autant que de la théorie, être au contact des personnes qui souffrent, des personnes âgées, des cardiaques, des « psys », des enfants malades, de leurs parents, des enfants qui vont bien aussi, mais également des mourants, des familles de ceux qu’on tient en vie par quelques tuyaux… tout ça ne peut que nous aider à nous construire une identité de « médecin », du bon coté de la blouse et avec le mot juste pour tout ce petit monde de préférence.

 

 Derrière ces bonnes intentions, la réalité est légèrement différente…

     Illustration dans un autre service de réanimation où je suis arrivée un soir pour effectuer une garde, avec l’innocence du début de l’externat où l’on pense que tout le service va nous accueillir les bras ouverts.

J’ai donc d’abord erré une bonne demi-heure dans les sous-sols sombres de l’hôpital, avant de trouver ma petite chambre de garde, mal éclairée et stores cassés, glauque à souhaits, à coté du dépositoire… car personne dans le service n’avait su me dire où elle se trouvait. Je remonte en courant, enfile une blouse (personne n’avait voulu me dire non plus où on pouvait trouver des tenues adaptées à un service de réanimation…), et à mon arrivée... : «Tiens, tu dois être l’externe, tu tombes bien, il y a ces bilans à apporter au labo !»

     Déconvenue, déconfiture, je traîne des pattes dans mes sur-chaussures pour traverser tout l’hôpital jusqu’au laboratoire… Aller, Retour en vitesse : on me sonne ! … «Ah, l’externe, ton bip marche ? C’est qu’on aurait un ECG à faire à la chambre 3!»… J’apprends entre deux couloirs qu’il n’y a pas d’interne de garde pour m’encadrer, que le médecin a déjà fait sa visite et ses dernières prescriptions pendant que j’allais au labo, et que je mangerai toute seule à l’internat.

4 ECG et 2 allers-retours au laboratoire plus tard, on me dit que «je peux aller me coucher, il n’y a plus rien d’intéressant…»

 

     Je veux bien croire que le CHU est en manque de sous… soit. Je veux bien aussi être payée moins cher que le parcmètre devant l’hôpital pour la nuit passée sur place. Mais qu’on ajoute à cela la mention « corvéable à merci », et je ne signe plus ! Je n’avais jamais vu un terrain de stage où l’on apprend aussi peu de chose en une nuit, où personne ne prend la peine de s’intéresser à vous. Seuls les chirurgiens de passage au chevet d’un patient m’ont adressé la parole… pour me demander si je n’étais pas de la famille ! Sait-on jamais.

 

     C’est pas faute pourtant de m’être battue, avec mes compagnons de galère, pour l’amélioration de la qualité pédagogique de notre formation pratique… pendant un an, avec l’ANEMF, j’ai formé des étudiants de toute la France à « l’assurance qualité », pour qu’ils puissent évaluer leur formation, faire remonter les problèmes à la faculté, changer les choses… Mais il reste encore beaucoup de chemin à faire avant que le futur médecin soit reconnu comme « en apprentissage » et non comme deux petites mains bien utiles (ah, le rangement des examens complémentaires dans nos stages, on s’en souviendra tous…)

      D’autant plus qu’à ce qu’il parait, on « manque de médecin », dans notre pays. C’est la raison à l’origine du gonflement constant de nos amphithéâtres depuis quelques années : là où 600 étudiants s’asseyaient à la rentrée 2000, ils sont maintenant le double à s’entasser, s’agglutiner dans les mêmes bâtiments, devant les mêmes professeurs… et bientôt, devant les mêmes lits de patients. Car rien d’autre que le numerus clausus n’a doublé pendant cette période… surtout pas les terrains de stages habilités à nous dispenser une formations clinique qui tienne la route.

 

    Il y aura donc bientôt des médecins pour tout le monde… c’est Madame Roselyne qui l’a promis ! Mais sauront-nous suffisamment bien soigner ? Nos bouquins, dans lesquels on ne cesse de bachoter seront-ils suffisants pour nous dire comment parler à nos patients de demain ? La formation clinique aura-t-elle encore une raison d’être si elle se dégrade d’année en année ? A voir le nombre d'étudiants dans les services, je pense qu'il serait temps d'agir...


 

Urgences

 

Posté par OpenBlueEyes à 14:48 - Med'scene - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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