13 mars 2009
Petits services entre amis
Juste avant de vous parler des infirmières charmantes de mon service (Ce début de phrase est sponsorisé par Google®), laissez-moi vous raconter ma rencontre avec un interne non moins sympathique : L'Interne de Gastro du Service d'à côté.
Avec des Majuscules. Partout.
Il a donc débarqué un jour dans la salle des externes. Petit, le cheveu hirsute, l'air prépubère mais le regard hautain, visiblement contrarié de m'y trouver seule. C'était bien réciproque puisque j'étais en train de faire mon observation.
Quand je dis "mon observation", c'est tout un rituel complexe qui est sous-entendu : je viens d'aller examiner mon patient, de lui poser un tas de question, j'ai écrit les réponses au brouillon sur mon carnet, fait mon examen complet, le cœur, puis les poumons, puis les jambes, puis le ventre - mince il venait pour quoi déjà ? - et gardé tout ça dans ma ptite tête jusqu'à la salle des externes.
Là, avec l'enthousiasme de ceux qui se sentent investis d'une mission, je sors mon stylo à la plus belle écriture et avec application je consigne tout ce que je viens d'apprendre au propre sur le dossier. En tirant la langue sur le côté quand je souligne mes titres et mes sous-titres. Je n'encadre pas encore en quatre couleurs (je réserve ça à mes fiches qui sont assurément les plus belles fiches d'internat du monde), mais vous aurez compris : FAUT PAS venir me faire chier quand je rédige mon observation. Non, faut pas.
Mais il n'a pas dû comprendre, puisqu'il ne me regardait pas. Même quand il s'est mis à me parler, de toute façon, jamais ses yeux n'ont pu s'arrêter de fuir dans toutes les directions. C'est assez déstabilisant, et ajoutons à ça une fâcheuse propention à me prendre pour une incapable majeure, j'ai passé un moment pour le moins désagréable :
- Lui : Ouiheu, donc je suis l'Interne de Gastro, heu, je venais voir Mon patient hébergé chez vous... Heuuuu, tu as déjà entendu parler de l'encéphalopathie hépatique ?
- Moi, levant la tête : Oui oui
- Lui : Parce que c'est un cas tout à fait intéressant, heu, si tu veux voir la sémiologie bien sûr... tu as déjà bossé la cirrhose un peu ?
Rappel : je suis en cinquième année, plutôt près de la fin que du début, avec le concours de l'internat dans un an et des maigres brouettes. J'ai déjà trainé ma blouse dans un service de gastro, un service de "chir dig", un service de réa dig, alors oui, j'ai un peu bossé la cirrhose, assez en tout cas pour en avoir vu la sémiologie, merci.
- "Oui", je réponds.
- Non, parce que si tu veux, il faudrait lui faire un MMS, tu sais ce que c'est ? [NDLR : je suis passée en gériatrie ou ce petit test était L'Activité systématique du service] et je me suis dit [NDLR : dans mon infinie bonté...] que ça pourrait être formateur pour toi. Bon, sinon, Mes externes viendront le faire... mais si tu veux voir les signes cliniques, c'est tout à fait instructif.
Quel grand seigneur. On ne m'avait jamais demandé un MMS en prenant autant de pincettes. Je crois qu'on ne m'avait jamais prise pour une ignare à ce point non plus, d'ailleurs.
Mais il s'est dirigé vers la porte, et pleine d'espoir de le voir quitter les lieux, j'ai pris des initiatives inconsidérées :
- "D'accord, d'accord", j'ai dis, naïvement. "Si je veux voir une circulation collatérale, j'irais le voir".
Erreur !
Il a ouvert grand ses yeux hyperactifs : "Ah mais non ! Ça c'est un signe d'hypertension portale ! Moi je te parlais de l'insuffisance hépato-cellulaire! [Pour les nons-médecins, ce sont deux conséquences d'une cirrhose, qui donnent chacunes des signes particuliers] Faut pas confondre, faut être systématique, faut te faire des cases bien strictes, hein, faut pas tout mélanger, tu verras quand tu bosseras l'internat!"
Bien sûr...
C'est vrai que statistiquement, un patient en décompensation d'une cirrhose, il a tendance à n'avoir que les signes d'insuffisance hépatique. EXCLUSIVEMENT. La veine porte, elle s'en tamponne le globule rouge que le foie soit tout pourri, c'est bien connu.
Je ne suis pas allé voir son patient, je ne lui ai pas fait son MMS. Désolé, mes collègues externes, désolé, monsieur-avec-la-cirrhose qui aurait peut-être bien aimé qu'on s'occupe un peu plus de lui aujourd'hui.
J'ai fini mon observation avec une méticulosité proche de l'acharnement, et je suis rentrée chez moi au son des métalleux norvégiens aux grosses guitares et au batteur-poulpe tueurs de petits enfants.
Fallait pas m'embêter.
20 janvier 2009
Once upon a time
Il y a très
longtemps, dans une autre vie, j’ai été de l’autre côté de la blouse. Le
mauvais côté.
Dans un
hôpital universitaire, en plus, quelle idée ! Une espèce de monstre de
quinze étages qui donnait le vertige, et qui avait pondu un tas de petits
rejetons tout autour. Une immonde pieuvre avec une odeur inoubliable. Dans le
hall de l’hôpital des enfants, un mini terrain de jeu semblait exhaler le
formol à plein nez…
J’étais chanceuse, j’avais une grande chambre. Sans télé mais avec un tableau en liège pour recouvrir de photos la charte du patient hospitalisé, et des tonnes de patafix pour déborder sur les murs. Encore aujourd’hui, quand je vois les patients déambuler en pyjama de leur chambre à la douche, j’ai l’impression que leurs yeux me disent : « Oui, on sait qu’on n’est pas d’ici, on sait qu’on s’installe, qu’on s’étale. On sait que c’est plus chez vous que chez nous, mais tant pis si ça vous dérange. »
Et je me souviens, de la Grande Visite avec un grand V, du débarquement de visages inconnus qui vous toisent en contre-plongée. De l’obligation de se confier, en regardant la PH droit dans les yeux et en essayant d’oublier le monde autour.
C’était à l’âge de l’impertinence, alors j’ai tenté une ou deux fois un : « Et vous êtes qui vous ? ». Vous savez ce qu’on m’a répondu ? « Je suis externe». Je suis externe, point. Comme si je savais ce qu’était sensé être un externe. Comme si à 15 ans et des bouclettes on connaissait d’emblée toute l’organisation de l’hôpital. Et pas n’importe lequel. L’Universitaire.
Alors j’ai appris. J’ai observé, j’ai eu le temps. J’ai compris que le Chef de Service débarquait une moitié de demi-journée par semaine pour faire un esclandre à la cadre infirmière comme quoi on lui avait volé SA place de parking. Je le revois bien, tout rouge et tout bouffi de rage, réclamer « SA PLACE », ignorant complètement les petits patients hilares à l’autre bout du couloir.
J’ai vu que l’infirmière cadre exorcisait la frustration de son métier et l’ironie du sort qui faisait d’elle la cible des récriminations du grand chef en devenant insupportable avec tout le monde. Elle prenait son air hautain, tournait le dos sur ses petits talons, et de temps en temps essayait de retrouver un semblant d’utilité médicale auprès des patients. C’était triste.
J’ai bien vu que la PH était très sûre d’elle, du haut de son mètre soixante et de sa cinquantaine imminente. Et aussi que son interne n’était pas d’accord, et qu’il a pris la décision qui m’a sauvé la vie quand elle est partie en arrêt maladie.
D’ailleurs je lui ai dit, que je voudrais être médecin pour faire comme lui, l’inverse de mes chefs quand ils feront n’importe quoi. Il a levé les yeux au ciel sans piper mot. Il faut dire que j’étais encore plus naïve que maintenant, à l’époque …
J’ai aussi compris que les infirmièr(e)s étaient plus disponibles que les médecins, et tellement plus soignant(e)s, sur prescription ou non. Qu’ils étaient les yeux, les oreilles du médecin, et leurs petites mains.
A la fin, j’aurais
su m’orienter les yeux fermés dans ce dédale de murs blancs. Je savais à quel
moment embêter le plus les infirmières (mimer une crise d’angoisse en plein
milieu des transmissions, quand le service s’arrête de tourner…), ou quand en
profiter (demander le même service à l’équipe d’après-midi ou à l’équipe de
nuit selon le roulement, pour être sûr d’avoir ce qu’on veut).
Je savais
lesquels joueraient avec moi à la belote le week-end, lesquels m’accompagneraient
pour un tour dans le parc ou pour aller voir l’hélicoptère décoller, et
lesquels je devrai berner en cachant mon portable sous la couette pour ne pas
mourir d’ennui.
Je connaissais
même ceux qui me laisseraient aller en douce sur internet à la fin de mon heure
« d’école » et ceux avec lesquels je n’avais pas intérêt d’essayer.
Mais dans
cette vie là, malgré tous mes efforts je n’ai jamais, jamais compris ce
qu’était un externe.
J’ai guetté
pourtant. Quand ils s’enfermaient dans une chambre avec un voisin. Je me précipitais,
curieuse : « qu’est-ce que vous avez fait ? » « Bah,
il m’a posé des questions ».
J’étais jalouse. Moi, je n’y avais jamais eu droit.
T’façon, ils étaient même pas beaux les externes!
08 janvier 2009
Un interniste...
Vous et moi, on va pas être copain.
C'est ce que je m'étais dit au début du stage, en arrivant dans votre service, la toute première journée.
Vous m'aviez demandé ce que je voulais faire dans la vie.
"Pédopsy", que j'ai dit.
"Ça existe ça ?", que vous avez répondu, en vous moquant à rire gras, prenant les internes à parti.
S'en est suivi un long discours sur l'organisation de la psychiatrie en France et toutes les réformes qu'il y faudrait, les fous dangereux et ces feignants de psychiatre de ville. Et puis je ne sais comment, vous avez parlé du système américain, de la société de consommation, et après, pardon, mais je n'ai plus écouté.
J'ai hoché la tête, comme tous les autres. J'ai vite appris.
Mais vous aviez des beaux diplômes, des tas de titres, et des certitudes sur tout, vous devez être un bon médecin.
Sans aucun doute.
Sauf quand vous rentrez dans la chambre en disant à la madame qu'elle a drôlement bonne mine aujourd'hui. Parce que c'est pas vrai. Parce que même si c'était vrai, elle ne se sent pas bien, et vous ne l'écoutez pas. Et parce que vous lui avez trouvé des cellules cancéreuses dans le poumon, et vous ne lui avez rien dit.
Je sais bien qu'il faut être sûr. Faire une biopsie. Connaitre le primitif, faire une réunion de concertation pluridisciplinaire. Ça rapporterait des tas de points dans un des mes foutus dossiers de cancéro.
Mais la madame, elle, derrière vous, elle a bien compris que ça n'allait pas. Oui, vous savez, ces bosses sur le lit, relié à un tas de tuyaux, c'est un corps, et oh, une tête! avec une bouche et des grands yeux. Eh bien elle sait bien que si elle allait si bien que ça, on la renverrait dans sa maison de repos.
Et moi je me mords les lèvres quand vous dites tout haut, tout fort, à la visite : "elle n'est pas au courant du diagnostic".
Elle n'est pas sourde, la madame.
Et vous me faites honte.
Et cet autre monsieur, que vous traitez d'obsessionnel, de psychorigide, ou même d' "obsédé".
Pardonnez-moi, mais je ne comprends pas. En quoi ce genre de "diagnostic" peut aider qui que ce soit. Les gens ne sont pas comme il faut, pas comme vous en avez l'habitude ou comme vous voudriez qu'ils soient... ne me dites pas que vous ne le saviez pas.
Alors je fais comme tout le monde, je bouillonne intérieurement. Parait qu'après ça se tarit, qu'on ne fait même plus attention. Et puis vous ne vous rendez compte de rien, c'est vrai que vous êtes drôles, parfois.
Mais je crois bien que ne veux pas arrêter de m'énerver, d'être choquée, ce serait vous laisser encore gagner.
08 novembre 2008
Une autre culture
Lors d'une visite du grand chef de service,
Mademoiselle, 19 ans, deuxième grossesse.
Elle est hospitalisée pour un adénome hypophysaire qui s'est amusé à grossir pendant la grossesse, et à titiller le chiasma optique au 6e mois.
Elle fait partie des gens du voyage. Toute la famille est là, ça papote en espagnol de partout, et les prêtres attendent notre départ de la chambre pour exorciser la fille.
Le chef prend tout son tact et ses synonymes pour expliquer le traitement médical, les bénéfices attendus, les effets secondaires possible, le faible risque d'échec mais dans ce cas le recours à la chirurgie qui se discutera. Il est globalement rassurant et rassuré, et s'apprête à sorti de la chambre quand la maman, rassemblant tout son vocabulaire français, dit devant la fille, le père, et les autres : "Docteur, vous expliquez bien, merci, elle va prendre le médicament, mais si on arrive à une opération, s'il faut choisir entre le bébé et la fille, vous choisissez le bébé, hein. Moi je signe le papier, hein. C'est compris docteur ?"
On a beau se penser suffisamment ouvert, il y a toujours des choses auxquelles on ne s'attend pas, mais alors, pas du tout...
07 octobre 2008
Wonder-externe
J'avais peur, en remettant l'écriture de ce billet à plus tard, que son sujet s'envole vivre sa vie de sujet de blog sans moi, sous d'autres cieux, me laissant toute seule avec une vitrine sur le net désespérément inerte.
Fallait pas que je m'en fasse, le thème d'aujourd'hui c'est ma fatigue, et elle est bien solide, tenace, durable mieux que le développement du même nom, même qu'on pourrait en faire des timbres je suis sûr qu'il y aurait preneur.
Bref, ma rentrée, je ne l'avais pas imaginé comme ça.
C'est drôle des fois, comme on s'invente de jolis scénarios dans sa tête qui
finissent immanquablement par se révéler faux.
Comme cette vielle dame de 76 ans ce matin qui me dit doucement : "Vous
savez, je n'ai jamais été malade, alors je pensais bêtement que ça continuerait
comme ça toujours..."
Et bien mes boucles blondinettes et moi-même, on avait attaqué la rentrée avec une bonne humeur naïve et une énergie à faire pâlir d'envie le plus chevronné des externes. On s'était lancé avec entrain dans la mêlée, enfilant successivement sans sourciller la blouse blanche du matin, le sac-à-dos indémodable d'écolière l'après-midi, celui qui tombe sur les fesses comme quand on avait douze ans et demi et pas envie que les garçons regardent, et les lunettes de la very studieuse candidate à son concours le soir. Vous verriez les lunettes, ça fait même pas studieuse, ça fait pire.
Un jour, deux jours, trois jours... les sacs se font plus lourds
Quatre, cinq, six... et déjà je m'épuise !
Je vais me recycler en écriveuse de comptines, ce sera moins fatiguant.
La journée d'une externe en 5e année avec des bouclettes, elle commence forcément en retard, vu le temps passé devant le miroir embué de la salle de bain à essayer de discipliner ses cheveux. Elle est cruche, ça finit systématiquement sous une pince pour que ça aille pas chatouiller les patients qu'elle va examiner...
Bon, vient ensuite la musique hurlant dans sa voiture, qui fait peur aux tits n'enfants sur le chemin de l'école, mais avant d'être tout à fait réveillée, faudrait pas lui demander d'être sociable non plus.
Et puis le service et SES patients. Les siens à elle qu'elle est trop fière de s'en occuper, de les présenter en bredouillant au chef parce qu'elle sait pas quoi dire en premier. Ni en deuxième ni après, d'ailleurs, tout à l'heure c'était bien clair dans sa tête et sur son papier mais là bizarrement, c'est tout encafouillé, comme dirait l'autre.
Quand elle s'en est finalement sortite, elle se dirige péniblement vers sa voiture direction la cantine.
En effrayant au passage un petit n'enfant ou deux qui retourne à l'école, faudrait pas lui demander d'être aimable quand elle a faim non plus...
Et devant son plateau repas transformé pour l'occasion en 8e merveille du monde, même si l'on frise la catastrophe sanitaire à tout instant, le temps accordé - 10 longues minutes - se mue en une éternité de béatitude...
En retard pour son cours/contrôle continu/enseignement dirigé, rayez la mention inutile je vous prie, elle se brûle avec son café et/ou s'en renverse dessus, au choix selon l'humeur, la lune et le sens du vent.
Si elle a la chance d'aller à la BU, et d'y trouver une place, elle finira par piquer du nez sur ses fiches barbouillées de blanco, j'attends le jour où elle sortira avec le nez peint en blanc, on va bien rigoler...
Viennent enfin les conférences d’internat, chouette soirée que voilà,
quatre heures d’amusement en perspective à mesurer l’ampleur de tout ce que
l’on oublie, parce que les petites cases du cerveau rechignent à s’organiser
dans l’esprit d’un concours bête et méchant. Celui qui nous fait perdre des points si on connait pas la teneur en calcium du petit Yoplait à la fraise (sisisi je vous promets), ou la formule qui permet d'obtenir le taux de mauvais cholestérol dans le sang, alors que tous les labos du monde et même de l'hôpital font le calcul pour le médecin. On n'a jamais vu un docteur dire à son patient "Ah je ne vais pas pouvoir vous soigner correctement monsieur, je ne me rappelle plus de ma formule de Friedewald..."
Et puis y’en a d’autres qui arrivent à travailler, à faire des fiches, à
ingurgiter des noms propres tels Paget-von-Schrotter ou Fiessinger-Leroy-Reiter,
et même à savoir à quoi ça correspond !
Les externes sans bouclettes, ça doit vraiment être des surhommes quand même…
20 avril 2008
Colle
Stage d'externe en gériatrie
Madame O. est une petite mamie, toute petite, très ridée, qui est arrivée dans le service pour chute.
Un peu opposante (le mot des soignants pour dire qu'elle est complètement caractérielle), elle sait très bien ce qu'elle veut (rentrer chez elle) et ce qu'elle ne veut pas (qu'on l'examine).
Avec moi le courant passe plutôt bien (je suis un amour de tête blonde, parait-il), mais le problème est que je n'ai jamais examiné de petite mamie arrivée pour chute.
Et mon interne super-spécialisée en orthopédie, rééducation et médecine du sport va me montrer. Elle est en fin d'internat, c'est son dernier semestre, alors elle est forte et elle nous le fait sentir, à nous, ses petits externes de rien du tout.
Bon, forcément la mamie se fâche, hurle dès qu'on l'approche, crie qu'on va lui arracher la jambe à la tourner comme ça.
Hum, j'ai vu l'amplitude articulaire, hein. On va dire. Et le reste.
Sauf que j'ai pas retenu grand chose et qu'on a énervé tout le monde dans le service : la mamie en question (qui ne voulait pas être examinée, qui ne veut pas être ici, alors si en plus on la torture), l'interne (qui n'a pas l'air des plus patientes sur cette planète), et les patients à coté, qui voudraient bien rééduquer leurs hémiplégies tranquilles, non mais on est quand même dans un hôpital ici, alors silence !
Elle veut rentrer chez elle, donc.
Et jour après jour elle me le répète, et elle soupire de plus en plus fort quand je l'emmène dans la salle de kinésithérapie. C'est que tout le monde sait bien qu'elle ne remarchera jamais. Enfin, on s'en doute : c'est le plus bel exemple de rétropulsion que j'ai jamais vu de ma vie. On la met sur ses pieds, et pouf, le bassin part en avant et elle tomberait si on n'était pas là.
Le jour où je lui fais les tests de démence (les tests "pour la mémoire", madame, ne vous inquiétez pas!), le fameux MMS et le test de l'horloge, elle me demande timidement un bout de papier et un stylo. Pas de problème, pas de problème, je vous ai dit : je suis adorable !
Et elle m'écrit une longue lettre, avec de jolies lettres attachées d'ancienne institutrice, en me priant de la remettre au directeur. Dans cette lettre, elle demande à ce qu'on lui donne la facture pour qu'elle puisse rentrer chez elle.
J'étais un peu encombrée, moi, avec ma lettre-symbole de toute la mauvaise organisation du service hospitalier de moyen séjour, qui n'arrive pas à orienter ses patients dans des délais corrects. Les institutions sont pleines à craquer, déjà que pour ceux qui ont de la famille c'est compliqué, pour ceux qui n'ont personne, c'est pire.
Alors ils attendent, patiemment, leur tour, à l'hôpital.
Bref, j'ai laissé ma lettre encombrante à l'interne, et j'ai trouvé ma parade. J'ai un peu honte, mais on n'en pouvait plus, hein, ni les infirmières ni moi.
- C'est quand que je pourrai sortir ? Vous avez eu une réponse du directeur ?
- Quand vous pourrez marcher madame O., quand vous pourrez marcher.
C'est cynique, c'est cruel. C'est l'hôpital.
Enfin, c'est ce que je dis.
Heureusement, on a une kiné géniale. Heureusement, elle se pose des questions tout le temps, et ne se contente pas de faire marcher 10 minutes les papis-mamies entre les barres. Elle trafique des orthèses pour les rendre plus fonctionnelles, les gens reviennent tout contents avec leurs genoux qui tiennent enfin droits, mais qui peuvent aussi se plier sur commande!
Et en se demandant que faire pour madame O., elle a trouvé.
Et hop, mamie O. à la radio.
Et ho, en effet, elle avait une fracture du col du fémur.
Et une fois opérée, madame O. remarchait.
Et récupérait sa dignité, ses bagages, et sa maison. Problèmes sociaux mis à part, parce que heureusement, on a des assistantes sociales qui font du bon boulot.
C'est difficile de vous donner ma conclusion de l'histoire, sans dire que "je n'écouterai plus mes internes qui prennent pas au sérieux la douleur d'une mamie". Parce que depuis, j'en ai vu d'autres, hurler pour un rien, à tel point qu'on ne sait jamais ce qu'il faut interpréter ni comment...
Mais quand même, je n'écouterai plus mes internes pédants qui ne prennent pas au sérieux la douleur d'une mamie à la rotation externe d'une jambe, quand on sait qu'elle est tombé avant. Voilà. Et même si les médecins des urgences étaient sensés l'avoir examinée la veille.
Ah, et puis, je vais aller bosser mes cours aussi. Peut-être que comme ça, la prochaine fois je n'aurais pas besoin de la providence en forme de kiné pour soigner mes patients !
25 mars 2008
Dans le grand bain
Une fois l’étape de la première année passée, le tout nouvel étudiant en médecine est plongé d’emblée dans le grand bain. Trois semaines d’immersion dans un service, avant même la rentrée suivante. « Stage d’initiation aux soins infirmiers », qu’ils appellent ça… En réalité, il s’agit plutôt d’une confrontation légèrement brutale à la vie hospitalière. A la vie et à la mort tout court, d’ailleurs.
Premier jour, premiers regards. On se jauge… il y a quelques semaines nous étions concurrents, nous voilà « collègues ». La plupart d’entre nous n’ont pas l’habitude des murs de l’hôpital. On les sent perdus, flottant dans leur blouse blanche toute neuve à la coupe improbable. Et pour ceux qui comme moi connaissent bien ces murs, on est impressionnés quand même. Passer de l’autre côté de la blouse n’est jamais anodin.
Le tirage au sort a décidé pour moi : ce sera la cancérologie.
Fa-cile.
Dans le service, on est trois « bébés médecins ». On s’est reparti les patients, j’ai une mamie toute gentille, qui vient juste d’arriver. Son histoire est très compliquée, je comprends juste qu’elle a été opérée plusieurs fois, et que ça ne veut pas cicatriser. L’infirmière lui fait une prise de sang. Mais elle a les veines trop fines, la petite dame… rien au coude, rien sur le bras… il va falloir piquer sur la main. Ca lui fait mal. Elle a beau être courageuse, on sent bien que c’est douloureux.
J’ai mal pour elle, j’ai chaud, des sueurs, l’estomac qui ne sait plus où se mettre et je commence à y voir tout noir. La patiente est tellement adorable qu’elle dit à l’infirmière : « Faut vous occuper de la petite là, z’avez vu comme elle est blanche ? » Voilà : première prise de sang, premier malaise… je sens que je vais faire une grande carrière moi !
En quelques jours, on prend nos marques. On aide les aides soignantes à faire des toilettes le matin, on apprend à faire les « sous cut’ » d’anti-coagulants, on devient même champion dans ce domaine et on compare nos scores : « Moi j’en ai fait 3 ce matin ! » « Et ben moi j’en ai fait qu’une, mais j’ai retiré un drain ! » …
Au passage du grand chef, nous sommes complètement invisibles. Tant mieux, on observe tout et on se permet même de critiquer : « T’as vu comment il parle aux patients ? » « Le pire, c’est sa manière de désinfecter la plaie, les infirmières doivent hurler ! » C’est qu’on insiste sur l’importance de l’hygiène, dans ce stage. La désinfection, le lavage des mains. C’est même la seule chose qu’on prend la peine de nous enseigner (pour le reste, c’est « démerdez-vous »…avec le sourire). Et pour les grands chefs, soit c’est enfoui trop profond dans leurs souvenirs, soit c’est qu’ils sont naturellement stériles.
A voir comme les radiologues sont naturellement immunisés contre les radiations, je penche pour la seconde solution…
On a eu la chance d’aller au bloc aussi. J’aime bien le bloc, c’est rigolo. On grimpe au sixième étage du bâtiment et on a une vue imprenable sur le quartier… j’aurais jamais imaginé ça avant. Les internes mettent la radio et font des blagues tout en opérant.
Les meilleurs, c’est les chefs de clinique. Ils sont trop beaux, et en plus, ils ne me regardent même pas d’un air condescendant quand je leur demande ce que c’est, au juste, un « chef de clinique ». C’est plus fort que l’interne et moins fort qu’un docteur, d’accord, ça me va.
Le bistouri électrique donne une odeur de cochon grillé à l’atmosphère. Après l’épisode de la prise de sang, tout le monde me dit que je peux sortir quand je veux, si je veux, que ça vaut mieux que de tomber sur le champ stérile. Mais ils n’ont rien compris : on ne voit pas les gens souffrir, au bloc. On ne voit même pas leur visage. Juste un morceau de ventre et des seins qu’on traite comme un bout de viande pour enlever la tumeur en marges saines. Et je n’ai pas de compassion pour un bout de viande, ça ne me retourne pas le ventre.
Mes deux collègues ont eu le droit de recoudre après l’intervention, ils étaient tout fiers. Moi je suis jalouse et je maudis cet univers de misogynes mais tant pis, de toute façon, je ne ferai jamais chirurgie !
En trois semaines, ce que je n’avais pas prévu, c’est qu’on finit par s’attacher. Trois semaines de « Bonjour madame machin » avec un grand sourire, « comment allez-vous aujourd’hui ? », le plus convainquant possible, parce qu’on sait très bien que cette petite mamie, ça ne la fait pas rire du tout d’être coincée sur ce lit d’hôpital.
Trois semaines à nettoyer sa plaie immense à la Bétadine. Trois semaines à attendre la programmation de l’intervention. Et puis, l’avant-dernier jour, son état s’est trop dégradé, ils ont décidé de la prendre au bloc.
Je n’ai pas osé demander à l’accompagner.
J’ai passé la journée à attendre des nouvelles, vaquant dans le service sans la bonne humeur habituelle.
Après des heures d’opération, elle n’a pas survécu.
Elle avait assez souffert, j’imagine.
Ce tout premier stage, je ne l’oublierai jamais.
28 janvier 2008
Vous avez dit "formation au lit du malade" ?
Dans l’inconscient collectif, la formation du futur médecin « au lit du malade » évoque souvent la visite telle qu’on peut la voir dans le film Dr Patch : un troupeau d’étudiant suivant le grand docteur, dénudant les patients, exposant les « cas » dans le mépris le plus total de la personne malade, transformée pour l’occasion en bête curieuse.
Heureusement,
notre milieu médical en a une vision un peu différente : celle d’un
«compagnonnage», formateur et enrichissant, permettant la
transmission d’une pratique médicale mieux que dans tous les livres de nos
bibliothèques universitaires. La fierté du médecin à pouvoir partager son
Savoir, et participer à l’éducation de la jeune génération s’est un jour
traduit en acte dans mon stage en réanimation l’été dernier. Le chef de
service, éloigné de la pratique pendant des années par des engagements
politico-corporatistes, n’a pas pu s’empêcher d’exposer sa science à son
retour, en un cours magistral (et magistralement incompréhensible) sur l’équilibre
électrolytique et le milieu intérieur. Le tout dispensé à mon intention au beau
milieu de la visite, mais tous les patients et personnels ont pu en
profiter ! « Si ça c’est pas de la formation au lit du
malade ! » a lâché le chef dans un éclat de voix avant de retourner
au bloc opératoire.
Et malgré
cet exemple caricatural, il est quand même vrai que la formation aux cotés des
médecins, et de nos aînés les internes, est une expérience extrêmement
bénéfique pour tous. Pour nous qui devons apprendre des pratiques, au moins
autant que de la théorie, être au contact des personnes qui souffrent, des
personnes âgées, des cardiaques, des « psys », des enfants malades,
de leurs parents, des enfants qui vont bien aussi, mais également des mourants,
des familles de ceux qu’on tient en vie par quelques tuyaux… tout ça ne peut
que nous aider à nous construire une identité de « médecin », du bon
coté de la blouse et avec le mot juste pour tout ce petit monde de préférence.
Derrière ces bonnes intentions, la réalité est légèrement différente…
Illustration dans un autre service de réanimation où je suis arrivée un soir pour effectuer une garde, avec l’innocence du début de l’externat où l’on pense que tout le service va nous accueillir les bras ouverts.
J’ai donc d’abord erré une bonne demi-heure dans les sous-sols sombres de l’hôpital, avant de trouver ma petite chambre de garde, mal éclairée et stores cassés, glauque à souhaits, à coté du dépositoire… car personne dans le service n’avait su me dire où elle se trouvait. Je remonte en courant, enfile une blouse (personne n’avait voulu me dire non plus où on pouvait trouver des tenues adaptées à un service de réanimation…), et à mon arrivée... : «Tiens, tu dois être l’externe, tu tombes bien, il y a ces bilans à apporter au labo !»
Déconvenue, déconfiture, je traîne des pattes dans mes sur-chaussures pour traverser tout l’hôpital jusqu’au laboratoire… Aller, Retour en vitesse : on me sonne ! … «Ah, l’externe, ton bip marche ? C’est qu’on aurait un ECG à faire à la chambre 3!»… J’apprends entre deux couloirs qu’il n’y a pas d’interne de garde pour m’encadrer, que le médecin a déjà fait sa visite et ses dernières prescriptions pendant que j’allais au labo, et que je mangerai toute seule à l’internat.
4 ECG et 2 allers-retours au laboratoire plus tard, on me dit que «je peux aller me coucher, il n’y a plus rien d’intéressant…»
Je veux bien croire que le CHU est en manque de sous… soit. Je veux bien aussi être payée moins cher que le parcmètre devant l’hôpital pour la nuit passée sur place. Mais qu’on ajoute à cela la mention « corvéable à merci », et je ne signe plus ! Je n’avais jamais vu un terrain de stage où l’on apprend aussi peu de chose en une nuit, où personne ne prend la peine de s’intéresser à vous. Seuls les chirurgiens de passage au chevet d’un patient m’ont adressé la parole… pour me demander si je n’étais pas de la famille ! Sait-on jamais.
C’est pas faute pourtant de m’être battue, avec mes compagnons de galère, pour l’amélioration de la qualité pédagogique de notre formation pratique… pendant un an, avec l’ANEMF, j’ai formé des étudiants de toute la France à « l’assurance qualité », pour qu’ils puissent évaluer leur formation, faire remonter les problèmes à la faculté, changer les choses… Mais il reste encore beaucoup de chemin à faire avant que le futur médecin soit reconnu comme « en apprentissage » et non comme deux petites mains bien utiles (ah, le rangement des examens complémentaires dans nos stages, on s’en souviendra tous…)
Il y aura donc bientôt des médecins pour tout le monde… c’est Madame Roselyne qui l’a promis ! Mais sauront-nous suffisamment bien soigner ? Nos bouquins, dans lesquels on ne cesse de bachoter seront-ils suffisants pour nous dire comment parler à nos patients de demain ? La formation clinique aura-t-elle encore une raison d’être si elle se dégrade d’année en année ? A voir le nombre d'étudiants dans les services, je pense qu'il serait temps d'agir...




