Open Blue Eyes

Au jour le jour, des études de médecine à la photographie, un regard sur le monde et autres petits riens sur lesquels vous raconter mes histoires.

26 mars 2009

Une Hercule à bouclettes...

Les équipes paramédicales des différents services que j'ai fréquentés avaient toutes un point commun, une entité à part entière, redoutable et redoutée : une Patricia.

Patricia est infirmière. Patricia te regarde de haut, toi petit externe de bonne volonté qui lui a dit bonjour sans mesurer la prise de risque. Alors que les élèves te renvoient un salut souriant, les diplômées te lancent un bonjour pressé mais néanmoins sympathique, les ASH un bonjour en coin en regardant si tu marches bien du bon côté du couloir... Patricia n'ouvre pas la bouche. C'est que tu comprends, elle bosse beaucoup, et elle tient à ce qu'on le sache.

Par contre, si tu demandes naïvement du sparadrap pour le pansement du patient que tu viens de piquer pour un gaz du sang, et qui t'attend en appuyant sur son artère comme il peut, elle en profite pour te faire la leçon.
C'est indéniable, Patricia Sait. Tu peux t'en rendre compte même sans écouter les paroles, rien qu'à la douce mélodie de ses reproches exaspérés : "Mais t'as déjà fait des gaz du sang ??!! Parce que tu dois savoir, c'est une artère. Alors les artères, et bien tu vois, ça saigne, donc il faut faire un pansement compressif, oublie tout de suite ton sparadrap !
"  

Elle me tend une bande de trois mètres d'élastoplaste, deux paquets de dix compresses, un pot de Bétadine alcoolique, tout en me posant des questions : "Et c'est quoi le risque quand on pique dans une artère ? D'y mettre des germes, faut un désinfectant fort" ou encore "Et qu'est-ce qu'il ne faut jamais oublier avant d'emporter son gaz du sang au labo ? De prendre la température du patient!".
Tu étais parti prendre un bout de sparadrap en vitesse, toute contente d'avoir réussi à trouver l'artère du premier coup. Le patient te voit revenir encombrée de compresses, Bétadine jaune, orange et rouge, bande élastique et thermomètre, bougonnant parce qu'on vient de te faire la leçon comme à une malpropre.
C'est la faute à Patricia.

Mais faudra s'y faire, elle est comme ça, tout le monde le sait.
Si je veux prendre un café et qu'il n'y a plus de gobelet, j'ai toujours une âme charitable dans l'équipe qui me prévient : "Malheureuse, repose ça tout de suite : c'est La tasse de Patricia". Ouf, j'ai échappé au pire.

Ce sont les mêmes qui sévissent aux Urgences. Le petit externe perdu arrive très vite à les repérer : celle qui lui demande en guise de bienvenue de faire un ECG immédiatement à la 3, la 5 et la 12 est bien souvent une Patricia. Si elle a en plus une coupe au carré, le regard fermé, et qu'elle jette un œil à la montre autour des pressions de sa blouse en soupirant, les chances augmentent grandement.

Nous avons donc Patricia qui bosse, qui râle, qui donne des leçons : il faut savoir qu'elle a une raison. Eh oui, car voyez-vous, Patricia se Forme. Pas perfectionniste pour un sou, elle va donc de formations professionnelle en compétences z'et qualifications, z'et réunions administrativo-inutiles sur la marque des nouvelles poches de G5% comme l'Hôpital sait si bien en produire.

C'est que l'Hydre a bon fond. Tout, tout au fond. Enfin, on ne sait pas vraiment, mais par philanthropisme on suppose, et on supporte les sautes d'humeur des Patricias (sauf quand elles ont leurs règles, faut pas pousser quand même). Un jour, quand je serais interne et que je passerai six mois dans les services, j'essaierai d'en amadouer une, pour voir... Je vous raconterai si j'y survis !


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11 septembre 2008

Et non, je ne suis pas une sainte...

Un matin comme un autre en maison de retraite.
Les agents de service s'activent, les aides-soignantes aident z'et soignent, les infirmières vaquent, les intérimaires s'habillent et se perdent dans les étages ou les couloirs. Les résidents hurlent ou essaient de se rendormir, suivant s'ils sont du bon coté ou non de la démence.
Toujours dans ma belle blouse d'infirmière, je distribue les médicaments en me demandant chaque fois si mes employeurs ont ne serait-ce qu'une infime idée de l'étendue de mon incompétence.
Non parce que, les dextros, ça devrait pas nécessiter 4 piqûres et 3 bandelettes pour avoir une glycémie capillaire convenable. Et puis l'insuline, je croyais avoir suffisamment ramé avec mes injections la dernière fois, mais à chaque fois que je me retrouve devant un nouveau stylo, c'est la panique. Y'a ceux qui se tirent, ceux qui tournent, ceux qui sont bloqués et ceux qui sont vides... à ce rythme, je finirais mon tour à la fin de la journée.
Sans parler de ma pratique toute relative de l'asepsie quand je refais un pansement. Des fois je me regarde, et je voudrais me mettre des claques. Essayez de panser un sacrum ou de recoller une poche de Bricker en gardant les doigts stériles, aussi...

Bref, j'en étais à ces réflexions hautement productives quand l'aide-soignant m'interpelle : "On va avoir un problème : le nouvel AS, l'interimaire, c'est un étudiant en médecine!"
"- Ah ?" Réponse montrant une fois de plus s'il en était besoin la grande supériorité de l'infirmière sur l'aide-soignant, puisqu'elle ne me fait même pas passer pour une débile profonde - ce qui eut été le cas en tout autre occasion.
"- Oui, et il n'a jamais bossé avant, il sait même pas ce qu'est une protection, va falloir que je l'aide..."
"- Faites comme vous pouvez alors, n'hésitez pas à m'appeler si besoin" répondis-je magnanime.
Quelle classe quand même.

Je me suis bien gardée de lui dire qu'à une époque révolue, j'avais moi aussi débarqué dans une Ehpad [Établissement d'Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes], la bouche en cœur et de l’innocence plein les mains, persuadée que j'allais aider mon prochain de la plus belle manière qui soit.

Haem. Moi qui croyais que le bizutage n’existait qu’à l’université, j’avais été servie.

J'étais arrivée avec ma tenue blanche et ma naïveté a huit heures moins le quart. Pétantes. Et à huit heures tout pile, j’avais une mamie de trente-cinq kilos dans les bras, elle-même avec les mains pleines de selles, et sa seule phrase encore compréhensible a la bouche « Aidez-moi, aidez-moi » !
Je ne savais pas changer une couche – pardon, une protection. 
Disons que sur un bébé je m’en serais sortie, mais sur une vielle dame tremblante et remuante c’est une autre histoire. 
Une main trempant le gant dans la bassine d’eau chaude, une autre pour tenir ses pieds, la troisième pour tenir ses mains sans me tartiner de merde, la quatrième pour attraper la serviette de toilette sans rien lâcher, et glisser la couche sous les fesses en soulevant le tout. Fa-cile.

On a beau dire, ça ne s’improvise pas.

C’est l’ASH qui m’a sauvée de la panique matinale, en précisant sur un ton rassurant : « c’est la plus facile. »
Merci. 
Il est donc neuf heures du matin, j’ai habillé tant bien que mal la petite mamie qui scande « Aidez-moi, aidez-moi » inlassablement (en fait, c’est habituel chez elle), et il me reste neuf toilettes. 
Gloups.

La seconde étant scatologiquement bien plus atteinte, j’ai du retenir des nausées en ouvrant la porte de la chambre. Tout était recouvert, les draps, les murs, la mamie toute entière…
Bon, on veut me bizuter, ils vont voir ce qu’ils vont voir !
La vielle dame a fini sous la douche à grands cris, et je suis sortie de la bataille trempée mais victorieuse. A presque dix heures, il m’en restait huit.

La troisième fut sympathique comme tout – ouf ! – pas démente – re ouf – mais parkinsonnienne. Et si vous pensiez que c’était juste des petits tremblements des mains ou un chevrotement de la voix, détrompez-vous tout de suite. A peine debout, madame parkinson fut prise d'une crise de tremblante du mouton, des pieds a la tête, et malgré ma force légendaire et mes biceps à toute épreuve (hum hum), elle s’est retrouvé le cul sur les pieds du fauteuil roulant.
Bizarrement, elle a mis un bon mois à me faire à nouveau confiance.

Les dernières se plaignaient parce que j’étais en retard, parce que je luttais de toute mes forces pour enfiler des bas de contention, l’ASH m’en voulait parce que je n’avais fait aucun lit, et j’ai fini en sueurs.
Cerise sur le gâteau, une résidente de quatre-vingt dix kilos a jugé bon de me tomber dans les bras, parce que bon, c’est quand même fatiguant de marcher, ç’aurait été plus sympa que je la porte jusqu'à la salle à manger !

 

En me remémorant ces souvenirs avec un sourire en coin, je regardais le pauvre petit intérimaire se mélanger les pinceaux, se perdre entre couches vertes et bleues, savon et gel hydro-alcoolique, attraper les hémiplégiques par leur bras paralysé…
Et comme dans « Scrubs », cette série que vous devez absolument voir au moins une fois si vous ne connaissez pas, j’ai pris mon chariot et dans l’indifférence la plus totale, j’ai filé à l’autre bout du bâtiment.

Posté par OpenBlueEyes à 14:53 - Med'scene - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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