Open Blue Eyes

Au jour le jour, des études de médecine à la photographie, un regard sur le monde et autres petits riens sur lesquels vous raconter mes histoires.

08 novembre 2008

Une autre culture

Lors d'une visite du grand chef de service,
Mademoiselle, 19 ans, deuxième grossesse.
Elle est hospitalisée pour un adénome hypophysaire qui s'est amusé à grossir pendant la grossesse, et à titiller le chiasma optique au 6e mois.
Elle fait partie des gens du voyage. Toute la famille est là, ça papote en espagnol de partout, et les prêtres attendent notre départ de la chambre pour exorciser la fille.

Le chef prend tout son tact et ses synonymes pour expliquer le traitement médical, les bénéfices attendus, les effets secondaires possible, le faible risque d'échec mais dans ce cas le recours à la chirurgie qui se discutera. Il est globalement rassurant et rassuré, et s'apprête à sorti de la chambre quand la maman, rassemblant tout son vocabulaire français, dit devant la fille, le père, et les autres : "Docteur, vous expliquez bien, merci, elle va prendre le médicament, mais si on arrive à une opération, s'il faut choisir entre le bébé et la fille, vous choisissez le bébé, hein. Moi je signe le papier, hein. C'est compris docteur ?"

On a beau se penser suffisamment ouvert, il y a toujours des choses auxquelles on ne s'attend pas, mais alors, pas du tout...

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04 juin 2008

Crue

Mamzelle a 12 ans et des poussières, pas encore de boutons ni de sale caractère, juste le charme d’une jolie jeune fille encore un peu bébé sous sa frange, et très bientôt ado.

Mamzelle vient nous raconter qu’elle s’est fait agresser un jour dans la rue. Par deux garçons en scooter, des grands, 16 ou 17 ans sûrement, qui ne l’ont pas vraiment touchée là où il ne faut pas mais quand même, ils auraient pu. Elle a eu peur. Ca lui paraît bête à dire comme ça, elle se tortille de gène sur sa chaise, mais elle a eu peur.
Et maintenant ça reste comme une boule dans le ventre qui la gène pour manger, et un cri dans la tête, celui qu’elle a retenu, qui l’empêche de dormir et lui rappelle la scène.

Mamzelle a mis du temps à en parler à ses parents. Qui sont là, eux aussi, ensemble bien que séparés dans la vie.

On les voit seuls avec le médecin : « Alors, ça a l’air d’avoir été difficile pour elle, de vous en parler… Vous avez réagi comment, vous avez donné quelle suite à cette histoire ? »

La mère : « Ben on l’a crue, c’est déjà pas mal ! »

Bien bien bien
On l’a crue
. Non mais je rêve... Encore heureux que tu l’aies crue, ta fille, non ? Elle a mis des mois à t’en parler, c’est pas pour rien, si ?

« C’est que vous savez, je sais pas ce qu’elle a, mais depuis que je suis avec un nouveau compagnon, elle est insupportable ! Alors bon, j’irais pas jusqu’à dire qu’elle aurait pu inventer une histoire pareille juste pour déstabiliser mon couple, mais quand même… »

Le père : « Et puis qu’est-c’vous voulez qu’on fasse, nous ? On allait pas aller au commissariat, elle s’rait même pas capable de les reconnaître. Et puis ils l’ont presque pas touchée hein. Et puis bon, elle elle veut pas de toute façon, elle a peur des représailles ou je n’sais quoi. »

Voilà. Quelques phrases et une montagne d’arguments qui emprisonnent Mamzelle dans le silence.
Bienvenue dans le monde des adultes lâches, qui préfèrent que leur fille les fasse pas trop chier avec ses conneries d’agression – qui n’en est même pas une parce qu’elle a pas été violée.
A ce moment là, on aurait peut-être réagi, mais bon…

 

Voilà Mamzelle, t’as bien fait de sonner à la porte, parce que t’es tombée sur un docteur vachement bien, qui a remis tes parents à leur place, avec tact et délicatesse mais fermeté. Une main de fer dans un gant de velours et une maîtrise habile du contre-transfert, qui aurait pu lui faire pousser une gueulante comme jamais, mais non. Habile je te dis.

 Mamzelle, je sais pas ce que t’es devenue, mais j’espère que tes parents ont suivi ses conseils, et t’ont montré que dans ce monde, il y avait quelques règles intangibles, comme celle-ci : on n’agresse pas une enfant impunément. On ne laisse pas une histoire comme la tienne sans conséquence, ne serait-ce que symbolique.

Et j’espère que tu auras pu commencer ton adolescence avec une boule dans le ventre en moins, et des nuits plus sereines, parce qu’avec les parents que tu as, il va t’en falloir de l’énergie et de la bonne humeur pour les années à venir !

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01 mai 2008

Je viens pour dire que je vais bien

« Je viens pour dire que je vais bien »
Chouette comme motif de consultation, ça change. Elle venait donc pour dire qu’elle allait bien. Pour nous montrer comment, du haut de ses 13 ans et de son sourire appareillé, elle gérait sa petite vie sans besoin qu’on y mette notre nez.

« Et qu’est-ce qui pourrait nous faire dire le contraire ? »
Elle, c’est ma chef. Je vous en ai déjà parlé, elle m’impressionne. A l’écoute de tout ce qui est dit et plus encore de ce qui ne l’est pas. Quand je s’rai grande, je veux être Pédopsy comme elle. 

 
« Ben, en fait, c’est au collège qu’ils s’inquiètent. C’est le CPE qui a insisté pour que je vienne. Heu… en fait, c’est parce que j’ai une copine qui a voulu se suicider. Et comme moi, ça m’était arrivé quand j’étais plus petite, vous vous rappelez… ben ils ont peur pour moi »
« Ah ? Pourquoi auraient-il peur pour toi ? »
« Ben, heu… j’étais avec elle quand elle a fait ça. Et heu… comme je voulais pas qu’elle prenne tous les cachets, ben j’en ai pris la moitié »

Gloups. Moi qui croyais que ça allait être simple….

« Tu en as pris la moitié ? »
« Ben oui. »
« Et c’est tout ?
« Euh, ben, en fait, c’est moi qui était allée lui chercher les médicaments. »
« Pardon ? » (Re-gloups de l’externe à côté)
« Ben oui, vous savez, comme moi ça m’avait aidé à m’en sortir quand j’étais plus petite, ben je me suis dis que ça pourrait l’aider aussi, que les gens se rendraient compte qu’elle va pas bien »
« Mais tu sais que tu te mets en danger, et que tu l’as mise en danger aussi ? »
« Bof, c’est pas très dangereux, hein, la preuve. »

 S’en suivent les explications, et le reste de l’examen (oui, en psy, on n’examine pas les patients comme dans les autres services, en les palpant partout et en les auscultant dans tous les sens, mais on leur pose quand même pas mal de questions).

Puis la maman nous rejoint, pour la suite de l’entretien.

Et là, c’est la panique de l’externe, la débandade, le « gloups » décuplé coincé en travers de la gorge, les sueurs froides.
La maman avait 15 ans.

Bon, pas pour de vrai, je sais bien que c’est pas possible. Mais vous l’auriez vu, avec son air de midinette et ses barrettes dans les cheveux, se dandinant sur le fauteuil trop grand de chez la psy-qu’elle-non-plus-n’avait-pas-envie-de-voir.
« Ouais, c’est l’école qui s’inquiète, alors qu’ils font rien pour l’autre fille, là, la pauvre. Alors bon, nous on vient comme ça vous voyez qu'elle va bien, hein ? Hein chérie tu vas bien ? »
Allez dis moi que tu vas bien… Fait un grand sourire à la dame et qu’elle nous laisse tranquille !

 
Ma chef rigole, intérieurement.
« Le problème, c’est qu’on va pas vraiment pouvoir dire ça comme ça… »

 
L’histoire s’est finie avec quelques coups de fil, à l’école d’abord pour démêler les nœuds de l’histoire montée de toute pièce par le couple mère-fille insolite. Puis au médecin scolaire.
Puis à l’ancienne psy de mademoiselle. Une lacanienne. Ah ? (l’externe interloquée)
« Tu vas voir, pour les lacaniens, ils sont tous psychotiques ! Ou névrosés, mais c’est plus rare. » Et effectivement, ça n’a pas loupé.

 
Le tout aura pris trois heures.

Note pour plus tard : ne jamais sous-estimer le potentiel des gens qui vont bien.


 

Posté par OpenBlueEyes à 14:35 - Med'scene - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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