08 juin 2009
Mardi matin chez les gamins
J'écris peu ces derniers temps mais je ne chôme pas, promis :
Matinée de visite. 9h.
La chef arrive, aussi dynamique que moi après une douzaine de cafés, baskets "hello kitty" aux pieds et faut pas qu'ça traine !
Chambre 40, Première chambre du service. Ce qui est très bête en passant, mais c'est comme la numérotation des dents qui ne commence pas par le 1, allez comprendre...
La petite Lilou a une Pyélonéphrite. Une infection du rein, qu'on traite par des médicaments intra-veineux, parce que le rein, c'est précieux. Et que les antibiotiques, dans ce cas, c'est automatique.
Et Lilou saute partout avec une CRP à 230 (petite protéine de l'inflammation. La normale est en dessous de 5...), allez comprendre, ça aussi !
A coté, Brandon vient pour déshydratation sur gastro-entérite aiguë. J'espère qu'il fera un procès à ses parents pour lui avoir collé un prénom pareil...
Chambre 41. C'est ma mienne, la petite fille dont je m'occupe. Un an et demi de bouclettes blondes, et presque la même bouille que moi à son âge. Sauf que le compagnon de sa mère l'a suffisamment amochée pour que deux jours
après son entrée elle ait encore des bleus et des œdèmes qui lui déforment le visage. Elle babille à peine, et ne dit même pas maman. Sa mère d'ailleurs, 19 ans, est en garde à vue depuis hier. Elle a laissé comme souvenir une odeur de crasse et de misère. Son père ne sait pas qu'elle existe.
Je rentre dans cette chambre et je suis à la fois triste et en colère. A chaque fois. Et pleine d'amour pour cette petite que je devrais pourtant ne regarder que comme une patiente.
Alors je joue avec la gamine, comme on le fait tous puisque maintenant, c'est nous ses "parents". C'est le service hospitalier. En attendant mieux.
Et je retiens mon envie d'aller lui acheter des jouets, un doudou, des habits... c'est pas mon rôle qu'on m'a dit. Et dans deux jours elle sera partie.
Chambre 42. Grand écart. Une adolescente diabétique.
Je n'ai pas écouté grand chose de ce qu'il s'est dit dans cette chambre, mais je crois que les adolescentes et le diabète ça ne fait pas bon ménage. Parce que 0,23 de glycémie, c'est quand même très très bas. Mais 4 grammes le lendemain c'est aussi très très haut... Casse-tête biologique et psychologique.
Mademoiselle est la seule à pouvoir y changer quelque chose, mais c'est aussi celle qui veut le moins. "On dirait que je ferme les yeux très fort, et quand je les ouvrirai je serais plus malade".Je suis sûre qu'il se passe quelque chose comme ça dans sa tête. En plus de la rengaine adolescente : "T'façon je fais ce que je veux, je me mets en danger si je veux, j'm'en fous, c'est ma vie à moi"
Équation insoluble.
Chambre 43. Un hébergement des chirurgiens. Pardon, des chiiiiiruuuurgiens (volé à Jaddo, mais c'est tellement vrai). Qui passeront en grands seigneurs jeter un œil sur les radios et relâcher le gamin qui s'est cogné la tête en skate. Et s'en iront, démarche chaloupé et auréole presque palpable, plâtrer d'autres fractures sauver d'autres vies.
Chambre 44. Une maladie métabolique hyper-rare que y'en a sans doute que trois en France. Amine, 4 ans, toutes ses dents et un foie plus gros que celui d'un alcoolique dans la force de l'âge, fait rire tout le monde dans le service, emploie les externes à tour de rôle pour tirer son pied à perfusion où il veut, et connait tous nos prénoms. Rayon de soleil.
Chambre 45. Le petit garçon de cette chambre n'a que 2 ans et demi, mais c'est déjà un vrai tyran. Je ne sais pas si c'est culturel (sa mère est voilée), mais il lui fait faire ce qu'il veut, quand il veut. Des caprices à secouer tout le service. Accessoirement, il reçoit tellement de sucre dans ses biberons qu'il a à la bouche jour et nuit qu'on a dû lui arracher 6 dents! Des caries de partout, des dents de lait couleur charbon. Il va même avoir droit à des fausses dents pour pouvoir manger. A deux ans et demi, oui oui.
Chambre 46. Isolement : Maïna a la rougeole. Et à 3 mois de vie, c'est particulièrement embêtant.
Pour mes lecteurs qui auraient lu les nombreuses sources qui critiquent les vaccins (de manière infondée à ce jour) : on meurt encore de la rougeole. Selon le site de l'OMS, 197 000 décès liés à la rougeole dans le monde en 2007. Que l'on ne se croie plus protégé en France : depuis que le vaccin n'est plus obligatoire, c'est une maladie en recrudescence.
P.S : Si on ne meurt pas de la rougeole, on peut par contre faire des leuco-encéphalites subaigues sclérosantes à distance, et franchement, allez vérifier si le coeur vous en dit, mais c'est pas chouette.
Chambre 47. Des infections banales, des viroses de rien du tout : du repos pour le cerveau !
Chambre 48. Polyarthrite inflammatoire chez une jeune fille de 8 ans. Recherche étiologique approfondie. Fini la mi-sieste en milieu de visite, remuage de neurones en règle, sortie des tiroirs bien rangés (ou presque) dans nos petites têtes d'externes : pourquoi cette petite a-t-elle mal partout ? Je crois que ce sont les moments que la chef préfère, quand, après son examen complet, elle titille un peu ses externes et en profite pour dire aux enfants : "Tu vois tous ces petits, eux ils sont en "CE2 de la médecine" ! Tu leur donnerais une bonne note toi ?"
Nous, on râme, on réfléchit, on se plante souvent, mais on profite du meilleur de l'hospitalo-universitaire : pouvoir mettre un visage et un prénom sur chaque raisonnement que l'on devra refaire plus tard. Du grand art.
Chambre 49. Une maladie génétique compliquée. Petit garçon souriant. Parents cortiqués, qui tiennent le coup (ou font bien semblant ?). Je les admire, ceux-là. Ne pas baisser les bras, tenir le coup, prêt à se battre, pour un petit gars qui sera toute sa vie tellement différent des autres enfants... Je sais qu'ils n'ont pas eu le choix, mais chapeau bas, quand même.
Chambre 50. Le p'tit Louis est mon 2e patient, il est là depuis mon arrivée. Expliquez-moi donc comment l'on fait pour ne pas s'attacher quand on voit le même bout de chou de 3 mois tous les matins, qu'on dessine sa courbe de croissance toutes les semaines, qu'on suit le fil de ses séjours en réa et les espoirs de retour à domicile. Moi je ne sais pas...
Chambre 51. Retard staturo-pondéral d'origine psychologique chez un garçon de un an. On a éliminé tout le reste. Trouble du lien mère enfant, dynamique familiale complexe. Après une prise en charge intensive avec suivi psychologique, social, signalement et éducateurs à la maison, l'enfant reprend du poids et recommence à grandir. Très intéressant.
Chambre 52. Encore un peu de pédo-psy : la grande Marine, 14 ans (en parait 19 avec maquillage, string, piercing, petit brillant sur la dent) désespère sa maman. Elle a avalé une boite de Lexomil dans le week-end et a retourné tout le service quand on lui a annoncé notre décision de la garder. Oh, pas pour longtemps, juste pour poser un peu les choses et organiser le suivi à domicile.
Je suis restée avec elle pour essayer de parler, échappant du même coup à la fin de la visite (encore 5 patients, c'est bien trop long). Moi qui me croyais si forte, au moins dans ce domaine, je dois vous avouer : avec Marine, je mérite un zéro pointé. Je me serais laissé manipuler, embobiner, elle m'aurait bien eu. Je ne l'aurais pas gardé à l'hôpital, je l'aurais renvoyé chez elle bousiller ce qui lui restait de chance pour plus tard, sécher allègrement les cours et faire tourner sa mère en bourrique. Saletés d'ados !
Note pour plus tard : ne plus se faire avoir par les sales gosses, ça ne leur rend pas service.
Seconde note pour plus tard : la pédiatrie, c'est vaste, mais qu'est-ce que c'est bien !
03 mai 2009
Meet Zoé
J'ai rencontré Zoé en un matin comme tant d'autres, où l'on se disputait les entrées entre externes pour savoir qui de nous pourrait avoir un patient de plus. Ce matin là, j'ai gagné, j'ai pu avoir "la drépanocytaire" ! Pauvre Zoé, à quoi l'on te réduit.
Mais bon, c'était le jeu, chacun son tour, cette fois c'était moi la privilégiée.
Je suis rentrée dans ta chambre, tu étais toute seule. Comme une toute petite fille de 4 ans qui luttait à chaque expiration : "hhen, hhen, hhen". 60 fois par minute. Seule.
Je me suis présentée, j'ai montré mon stétho, fais "Allo zoé" pour écouter le cœur et les poumons, puis je te l'ai passé. Mis les embouts sur tes petites oreilles chocolat pour essayer de t'apprivoiser, mais tu avais le regard fuyant. L'angoisse ? La douleur ? Un peu des deux ? Inquiétant.
Une drépanocytose, quand c'est en crise, ça fait mal. Horriblement mal. Moi j'en sais rien, vous allez me dire, mais tous les témoignages sont unanimes. Et ma foi, on en fait tellement tout un plat de la douleur chez l'enfant que je pensais bêtement que ce ne serait pas la peine d'en rajouter une couche. Et bien si. Les infirmières, si gentilles soient-elles, ont réussi à nous sortir : "Mais tu crois pas qu'elle simule, un peu ? non parce que quand on l'observe de dehors, elle respire sans bruit, et dès qu'on entre, c'est "hhen, hhen, hhen"..."
On l'a mise sous morphine. Elle s'est arrêté de faire ce bruit, même en notre présence.
C'est une peur dingue qui saisit les soignants dès qu'on parle de calmer la douleur et de morphine. La peur bien ancrée non pas de droguer, non, ça on le fait sans scrupule en psychiatrie avec les benzo et autres neuroleptiques, mais de se faire manipuler, d'être utilisé à des fins non désirés. "To be used". Ça, le soignant s'en méfie tellement, qu'il soupçonne même une gamine de 4 ans drépanocytaire au bord du syndrome thoracique aigu. Chapeau bas les amis.
Mon explication à moi, peut-être idiote mais jusque là non démontée, c'est qu'elle avait bien compris qu'on pouvait faire quelque chose pour elle, la Zoé, et que c'était son seul outil de communication.
Mais les infirmières n'étaient pas les seules à ne pas avoir tout saisi.
J'ai rencontré la maman de Zoé le lendemain. Grande noire, très belle, minée d'angoisse et pourtant... comme absente. Physiquement là, mais jamais disponible psychiquement. Toujours au téléphone, en train de dormir ou dans la salle de bain pendant la visite, les soins infirmiers...
J'ai bien mis une semaine avant de pouvoir lui demander ce qu'elle avait compris de la maladie de sa petite fille. Il s'est avéré que pas grand chose. Il s'est avéré qu'elle aussi pensait à un caprice ou du cinéma, quand Zoé respirait mal, ou prenait le téléphone pour faire "allo docteur". Que c'était pas grave, quand elle avait les yeux qui viraient au jaune.
Une maman pas présente, ça déstabilise les équipes. Ce que l'on ne comprend pas fait peur, et une maman qui ne se soucie pas de sa gamine sous oxygène, ça dérange. Et puis on a finit pas apprendre qu'elle était, en plus, embrigadée dans une secte, et je crois que plus personne dans le service n'a voulu l'aborder.
Alors, petite externe que je suis, j'ai pris mon empathie à deux mains et je suis allée la voir. J'ai attendu qu'elle ait fini ses coups de fils, ses distractions en tous genres pour la prendre entre quatre yeux. Je lui ai dessiné la drépanocytose : les globules rouges en forme de faucille qui se coincent dans les vaisseaux du ventre, et la rate trop occupée à détruire ces globules rouges pour combattre les méchants microbes. Je l'ai fait rire avec mes gribouillages approximatifs et on a amorcé ce qui semblerait être ce que nos chers professeurs appellent pompeusement une "relation médecin-malade". Une relation atypique entre une apprentie médecin et une maman de malade pas comme les autres.
Tout le temps de leur présence dans le service, j'ai continué d'apprivoiser Zoé et sa maman. Essayé d'apprendre à l'une à écouter sa fille. Et de permettre à l'autre de retrouver le sourire malgré les bips du scope et tous ces fils qui la tenaient prisonnière. Jour après jour, sans me voiler la face : pour Zoé je n'était pas grand chose de plus que la fille avec Winnie l'ourson sur son badge. Et pour cette maman, j'avais beau donner de mon temps, user de toute ma psychologie et de ma bonne volonté, je savais bien qu'elle me racontait des salades quand même. Évidemment qu'elle savait ce que c'était, la PMI ! Évidemment on avait déjà dû lui dire de nombreuses foi combien c'était important d'aller y voir la psychologue, et le suivi à long terme, et tous ces détails qu'elle semblait découvrir.
Non, je n'était pas dupe, c'est ça le travail en équipe, c'est comme ça que ça marche à l'hôpital, mais comment faire. Lui dire "Arrêtez de me prendre pour une nouille, la pédopsy du service est venu vous voir il y a une heure ?!". Ou écouter, répéter, et tant pis si je suis un peu utilisée. Si ça peut la rassurer et maintenir le fil de la relation, je prends le risque.
Quand Zoé est partie, se tenant sur ses jambes minuscules, sa maman m'a dit, d'un ton sincère : "Vous allez nous manquer".
Rien que ces quelques mots, que j'ai été utilisée ou pas, que ce soit du faux, du vrai, ou un peu des deux mélangés, ça donne de la force pour passer au patient suivant.
Et prendre de nouveau son empathie à deux mains la prochaine fois...
09 avril 2009
Décrocher la lune…
C’est une des expressions dont je me souviens de mon enfance : « Décrocher la lune ». C’était pour moi un Pierrot en noir et blanc qui grimpait à son immense échelle pour aller décrocher cette lune de son décor de cinéma, et qui la ramenait à sa dulcinée avec un bouquet de fleurs (au cas où la lune ne suffirait pas).
C’est une expression anodine au milieu de bien d’autres qui
ressurgissent dans le nouveau stage où je suis plongée : la pédiatrie.
Immersion totale pour 3 mois dans un océan de peluches, de petites voitures, de
viroses en tous genres et quelques autres maladies peu sympathiques.
Je n’en
sortirai pas la même, c’est déjà certain. Mais j’aime cet élément, j’y suis
comme un poisson dans l’eau.
Les gens qui y travaillent sont gentils, souriants, tout le monde dit bonjour. Pas de Patricia. C’est fou. On regarde les petits patients, on écoute, on explique et on prend le temps. On fait le moins de piqures possibles et on prévient la douleur.
Les pédiatres ont un stéthoscope avec un tout petit bout
pour écouter le tout petit cœur des enfants. Ils ont des badges bariolés et des
tas de trucs à poils multicolores dans les poches de leur blouse. Ils sont
immunisés contre tous les virus existants, même la petite gastro de derrière
les fagots qui se propage de chambre en chambre ne leur fait pas peur.
Ils vont du nourrisson de 3 kilos tout mouillé à l’ado en mal de vivre, ils
naviguent avec un naturel déconcertant entre les pathologies du tout-venant et
les syndromes congénitaux les plus bizarres.
Et les enfants… Tous différents, et tous semblables. De
petites choses à découvrir et à apprivoiser. Des échanges de regards ou de mots entre les lignes pour comprendre, rassurer, apaiser. Et aider, un peu.
Même si l’on se sent encore tout petit, les étudiants, avec nos incertitudes et
nos approximations, ils donnent envie d’apprendre. De progresser vite, vite, ne
plus se sentir impuissant face à ces poids-plumes qui comptent sur nous.
Et puis arrivent les parents.
Parce que je vous décris le tableau idyllique, les petits n’enfants, leurs
dessins de maisons et de fleurs, le Winnie l’ourson sur mon badge et autres
niaiseries. Mais c’était sans compter sur les parents.
Et si le nourrisson et le jeune enfant sont assez peu
porteurs de stigmates de leur condition sociale, les parents nous rappellent
cruellement à la réalité : nous sommes un hôpital public. A recrutement donc
pour 70 % de gens du voyage, gitans et autres CMU bien accrochés à leur
bouteille et leur sucette à cancer. Je fais dans le cliché ? J’exagère ?
J’aimerais…
Du coup, en plus d’apprendre à soigner leurs gamins, on apprend à gérer les
parents. C’est passionnant, sans rire. Un abîme d’inconnues dont on ne
soupçonnait même pas l’existence. Un mélange épicé d’angoisses, d’agressivité,
de langage de la rue, de familiarités, de références socioculturelles
improbables, agrémenté d’un large panel d’odeur dont je tairais le nom, n’étant
pas toujours certaine de leur provenance.
J’en avais vu quelques-unes, de situations d’un autre monde,
pourtant. La "maman-préado" ou mon fameux syndrome de Diogène pourront en témoigner, je m’étais
préparée à pas mal de choses. Je m’étais même moquée de ma co-externe, tellement plus naïve que
moi, me disant à la vue de ce bonhomme : « C’est quand même fou comme on s’aperçoit
que les gens peuvent être… heu... pas comme nous… ». J’ai eu bien tort. Non
seulement pas comme nous, mais aussi pas comme on les imagine.
Du coup, pour anticiper leurs réaction, savoir quels mots choisir, quelle
attitude adopter, je vous dis pas comme c’est facile. Du funambulisme ou du
jonglage, au choix, entre le médical et le social, les mots et les gestes. Un
truc d’acteur, un jeu qu’on acquiert avec un entrainement intensif, sans doute,
et quelques années de pratique. Un cirque au milieu de la cour des miracles…
Et je n’ai pas encore fait de garde aux urgences… ça promet !
28 avril 2008
Un gros poids sur l'estomac.
Les urgences pédiatriques. Certainement l'un des stages où je me suis le plus investie. Toutes ces petites têtes blondes qui défilent, des plus exécrables et mal élevés aux plus grands amours que vous pouvez vous imaginer... Des situations les plus exaspérantes aux plus touchantes, ébranlantes, déstabilisantes.
Une gastroentérite. Une infection toute bête, me
direz-vous. Ce devait être la 20ème depuis le début de l'après-midi. Fatiguée,
un petit peu, l'externe. Enervée, un petit peu, aussi. Son satané coexterne
avait décidé qu'il ne se présenterait pas à sa garde, téléphone coupé, aucun
moyen de le joindre, alors elle devait enchaîner la nuit, sans avoir son mot à
dire.
"Il faut quelqu'un".
Bien.
C'est avec ce motif d'entrée, GEA
(gastroentérite aiguë), que j'ai reçu le petit Alexandre, 3 ans et
demi, un soir. Entrée dans le box, drapée dans ma (trop) grande blouse blanche
qui fait peur, je me suis approchée de ce petit bout, trop calme, sagement
allongé sur le brancard situé au milieu de ce tout petit espace. Sourire.
Timide, discret.
Tentative d'approche. "Je peux venir ?" demandent mes
yeux à deux autres petits yeux, trop petits, trop cernés, trop
marqués.
Interrogatoire, Alexandre vomit beaucoup depuis 4
jours et ne garde rien, pas même un peu d'eau. Alexandre a du mal à tenir assis,
quand je lui écoute ses poumons. Alexandre ne pleure pas, n'est pas accroché à
sa maman, comme le sont habituellement tous les enfants qui pénètrent dans ce
monde inconnu et pétrifiant qu'est l'Hôpital, pour la première fois de leur vie. Alexandre pose sur moi de grands yeux tristes, des yeux vert ardoise avec de
longs cils bruns.
L'examen se passe bien, les poumons vont bien, le coeur aussi,
un petit souffle, rien de bien méchant, il a de la fièvre, juste assez pour
pouvoir l'expliquer. Il semble fatigué. Le ventre est creux, vide, la peau est
pâle, blanche, presque translucide. Il est tellement petit... Mais pourquoi
a-t-il l'air aussi faible ? Pourquoi ? Les questions résonnent
dans ma tête sans que j'arrive à en trouver l'explication.
Alors on repalpe le ventre, on cherche, on ne
trouve pas. Des petits ganglions à l'aine, ça arrive, c'est pas bien grave, ils
en ont souvent, les enfants. Alors on continue, on cherche. Les autres aires
ganglionnaires, le cou, la nuque, jusqu'aux aisselles. OUTCHE. C'est quoi,
ça ?
Sous mes doigts, une boule. Une grosse boule. Dure, fixe. Il ne semble
pas avoir mal. Mince, c'est gros, quand même. Ne pas paraître
inquiète, tu n'es qu'une petite étudiante, tu dois te tromper. On s'attarde
un peu, c'est dur. Pourquoi un ganglion sous le bras, il ne fait que vomir...
"Il a perdu 6 kilos ce dernier mois", me dit la maman, "je suis un peu
inquiète".
Je ne sais quoi répondre, un petit sourire timide. Disciplinée,
j'écris mon observation. "Adénopathie de 3cm de grand axe environ, située au
niveau du creux axillaire gauche." M'enfin, dans une gastro, on n'a pas de
ganglion sous l'aisselle... Je ne suis qu'étudiante.
Regard inquisiteur de
la maman, je rougis, commence à paniquer Pourvu qu'elle ne voie rien. Zut,
les oreilles et la gorge, j'ai oublié de regarder les oreilles et la gorge.
Sagement, Alexandre ouvre grand la bouche, quand je lui demande de faire le
crocodile. Il me fait presque un sourire, même. Re OUTCHE.
"Il ne se
plaint pas de la gorge ??" questionné-je la maman. "Oh, non, enfin, pas que je
sache" me répond-elle.
Ah...
"Je vais chercher le senior" dis-je, d'un ton se voulant assuré, perturbée, "je reviens, il va l'examiner." Non, je ne suis pas tranquille. Ce gamin n'est pas comme les autres. Je le sens. Je ne suis plus énervée du tout, du coup. Je me fiche totalement que mon coexterne ne soit pas venu prendre sa garde.
"Alors ?" me demande mon chef.
"Euh ben... la tension est un peu basse, il ne
mange rien depuis quatre jours et vomit beaucoup, il a bien pris son Adiaril, on
a dû le lui arracher." [Nota bene : les enfants déshydratés se jettent sur
ce Soluté de Réhydratation Orale, au goût absolument infâme, mais qui représente
le meilleur traitement de la déshydratation quand ils peuvent l'ingérer.]
Silence.
"Et ?" me demande à nouveau le chef. "Il a une gastroentérite, voilà tout, on le garde le temps de s'assurer qu'il ne vomit pas son Adiaril, tu lui donnes une compote histoire de le resucrer un peu, et puis hop, retour à la maison."
"Mais.. euh... en fait... Y a autre chose qui m'inquiète" Allez, dis-lui, tu es là pour apprendre après tout, ce n'est pas grave, si tu te trompes. "Il est pâle, très cerné... et il a une grosse adénopathie au niveau du creux axillaire gauche. 3 cm environ. Et une énorme angine. Ses amygdales sont très rouges, et il y a plein de petites ulcérations. De la fièvre à 38°8, aussi."
Regard circonspect. "Tu es sûre ?"
Euh ben euh comment dire là j'en sais rien moi, je ne suis pas grand chef... "Oui, je crois."
"Bon, on va aller voir ça." me dit-il. Un chef
gentil... ou de bonne humeur.
"Bonjour Madame, je suis le Dr Machin. Je viens examiner Alexandre. Ma collègue m'a transmis son examen. Racontez-moi un petit peu."
Il me semble que les yeux de mon (grand) chef s'assombrissent, à la vue d'Alexandre. Il lui parle doucement, a un air sérieux, qui moi me semble grave... Mais tu es prédisposée par ton examen, tu n'es pas objective, c'est tout. Après tout, c'est peut-être juste une grosse angine avec une gastro. Ca arrive. Moué. Pas convaincante, l'externe. Elle n'arrive même pas à se convaincre elle-même.
Re-sortie du box. "Appelle l'infirmière. On le bilante." Je vous passe le détail du bilan, un charabia bien inutile et qui ne vous serait pas d'une grande aide.
Le bilan n'est pas normal. Ses globules blancs ne
sont pas comme il le faudrait. Il y a des blastes [des globules
blancs trop jeunes]. Pas du tout. La suite du bilan nous apprendra
qu'Alexandre a une leucémie. Une leucémie aiguë lymphoblastique. Une saleté. Un
cancer du sang, si vous voulez. Je ne sais pas s'il s'en sortira. Je ne sais pas
ce qu'il est devenu. Après Alexandre, il a fallu passer à tous les autres
enfants qui attendaient en salle d'attente.
Avec un gros poids sur l'estomac.
27 avril 2008
Symbiotique jusqu'au bout du clavier...
Un jour, ma symbiote, alors en stage de pédiatrie m'a raconté :
"Tu sais, ce matin, y'a une maman qui s'est pointée, en m'engueulant presque parce que la fièvre de son gamin ne voulait pas redescendre depuis la veille ! Alors je lui demande, question d'habitude :
- Vous lui avez bien donné son suppositoire ?
- Ah, mais y'a ça aussi, il ne veut jamais AVALER son médicament cet enfant !"
Voilà, depuis l'éclat de rire de ce jour, je lui dis qu'il faudrait qu'elle fasse partager ses aventures de pédiatrie. Non seulement pour la croustillance de certaines histoires, mais aussi parce que je suis persuadée qu'elle raconte très bien.
Et donc attendez-vous à voir, par-ci par-là, des textes qui ne seront pas de moi ... Je l'héberge bien volontiers ici, à vous de l'encourager aussi, maintenant !



