Open Blue Eyes

Au jour le jour, des études de médecine à la photographie, un regard sur le monde et autres petits riens sur lesquels vous raconter mes histoires.

09 avril 2009

Décrocher la lune…

C’est une des expressions dont je me souviens de mon enfance : « Décrocher la lune ». C’était pour moi un Pierrot en noir et blanc qui grimpait à son immense échelle pour aller décrocher cette lune de son décor de cinéma, et qui la ramenait à sa dulcinée avec un bouquet de fleurs (au cas où la lune ne suffirait pas).

C’est une expression anodine au milieu de bien d’autres qui ressurgissent dans le nouveau stage où je suis plongée : la pédiatrie.
Immersion totale pour 3 mois dans un océan de peluches, de petites voitures, de viroses en tous genres et quelques autres maladies peu sympathiques.
Je n’en sortirai pas la même, c’est déjà certain. Mais j’aime cet élément, j’y suis comme un poisson dans l’eau.

Les gens qui y travaillent sont gentils, souriants, tout le monde dit bonjour. Pas de Patricia. C’est fou. On regarde les petits patients, on écoute, on explique et on prend le temps. On fait le moins de piqures possibles et on prévient la douleur.

Les pédiatres ont un stéthoscope avec un tout petit bout pour écouter le tout petit cœur des enfants. Ils ont des badges bariolés et des tas de trucs à poils multicolores dans les poches de leur blouse. Ils sont immunisés contre tous les virus existants, même la petite gastro de derrière les fagots qui se propage de chambre en chambre ne leur fait pas peur.
Ils vont du nourrisson de 3 kilos tout mouillé à l’ado en mal de vivre, ils naviguent avec un naturel déconcertant entre les pathologies du tout-venant et les syndromes congénitaux les plus bizarres.

 

Et les enfants… Tous différents, et tous semblables. De petites choses à découvrir et à apprivoiser. Des échanges de regards ou de mots entre les lignes pour comprendre, rassurer, apaiser. Et aider, un peu.
Même si l’on se sent encore tout petit, les étudiants, avec nos incertitudes et nos approximations, ils donnent envie d’apprendre. De progresser vite, vite, ne plus se sentir impuissant face à ces poids-plumes qui comptent sur nous.

 

Et puis arrivent les parents.
Parce que je vous décris le tableau idyllique, les petits n’enfants, leurs dessins de maisons et de fleurs, le Winnie l’ourson sur mon badge et autres niaiseries. Mais c’était sans compter sur les parents.

Et si le nourrisson et le jeune enfant sont assez peu porteurs de stigmates de leur condition sociale, les parents nous rappellent cruellement à la réalité : nous sommes un hôpital public. A recrutement donc pour 70 % de gens du voyage, gitans et autres CMU bien accrochés à leur bouteille et leur sucette à cancer. Je fais dans le cliché ? J’exagère ? J’aimerais…
Du coup, en plus d’apprendre à soigner leurs gamins, on apprend à gérer les parents. C’est passionnant, sans rire. Un abîme d’inconnues dont on ne soupçonnait même pas l’existence. Un mélange épicé d’angoisses, d’agressivité, de langage de la rue, de familiarités, de références socioculturelles improbables, agrémenté d’un large panel d’odeur dont je tairais le nom, n’étant pas toujours certaine de leur provenance.

J’en avais vu quelques-unes, de situations d’un autre monde, pourtant. La "maman-préado" ou mon fameux syndrome de Diogène pourront en témoigner, je m’étais préparée à pas mal de choses. Je m’étais même moquée de ma co-externe, tellement plus naïve que moi, me disant à la vue de ce bonhomme : « C’est quand même fou comme on s’aperçoit que les gens peuvent être… heu... pas comme nous… ». J’ai eu bien tort. Non seulement pas comme nous, mais aussi pas comme on les imagine.
Du coup, pour anticiper leurs réaction, savoir quels mots choisir, quelle attitude adopter, je vous dis pas comme c’est facile. Du funambulisme ou du jonglage, au choix, entre le médical et le social, les mots et les gestes. Un truc d’acteur, un jeu qu’on acquiert avec un entrainement intensif, sans doute, et quelques années de pratique. Un cirque au milieu de la cour des miracles…

Et je n’ai pas encore fait de garde aux urgences… ça promet !

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24 septembre 2008

Choix de stage

L’étudiant en médecine est un être à part dans la classification des hominidés.

Oh, je ne dis pas ça en bien, rassurez-vous, c’est seulement que ce spécimen possède des caractéristiques qui me fascinent encore jour après jour.

Déjà, le fait d’être dans la case « étudiant » pendant 10 années de sa vie n’a pas aidé cet être singulier à se rapprocher de la norme et de ses congénères. Alors que ses amis ont un premier boulot, un grand appartement, se marient, changent de boulot, trouvent une maison avec jardin, que les filles tombent enceinte, que les gars deviennent papa, changent de voiture, prévoient le baptême… etc. Pendant ce temps-là, donc, l’étudiant en médecine reste « étudiant ».

J’explique pour ceux du fond qui ne suivent pas : un étudiant a deux préoccupations dans la vie : faire la fête et valider ses examens. Le reste est accessoire, même si le gros bébé estudiantin, au bout de quelques années, introduit une nouvelle priorité : avoir sa propre machine à laver pour ne plus devoir choisir entre rentrer chez sa mère le week-end ou dépenser tout son argent de poche au lavomatic.


Bref, de soirées autour d’un verre aux journées sur un bouquin, il aurait pu se contenter de ce train-train si n’était pas arrivé, vers la quatrième année, un troisième lieu de vie : l’hôpital. C’est rigolo, mais progressivement l’hôpital va occuper une place de plus en plus importante dans son existence, alors même que personne (non mais vraiment, personne) ne sait ce qu’il fout là, cet encombreur de couloir.


Le patient se demande intérieurement pourquoi on lui envoie ce gamin l’examiner maladroitement alors qu’on l’a déjà harcelé de questions à son entrée, ou bien il cherche à voir le vrai docteur quand l’interne pointe le bout de son nez dans le box des urgences. L’interne, d’ailleurs, qui au fil des années a creusé sa place dans les services (in)hospitaliers, peut parfois avoir la chance que le chef se rappelle de son prénom : "Eh, Michel, t'as oublié que t'as 27 entrées ce matin ?"

L’externe, lui, petit pion perdu au bas de la hiérarchie médicale est interchangeable, peut même se convertir en « faiseur d’ECG » ou « transporteur de bilan biologiques jusqu’au labo », quand il n’est pas la cible des attaques du grand chef en mal de supériorité.


Mais le tableau n’est pas si noir, puisque quand il sort de l’hôpital, l’externe est sensé avoir acquis une super formation pratique, qui va l’aider à retenir vachement bien tout le chinois que contient ses gros bouquins.

Mouais… au final, l’externe est surtout soit hypochondriaque à force de voir des maladies en tout genre, soit vraiment malade à force d’examiner des patients de trop près. D’ailleurs, j’appréhende mon stage de pédiatrie, moment idéal pour acquérir une solide immunité contre les gastro-entérites, les rhino-pharyngites de tous poils et autres viroses sympathiques.


Enfin, d’ici là, j’ai de quoi m’occuper : je suis la pire des hypo-con-driaques. Demandez-moi comment je vais, et vous saurez quel chapitre je bosse ! Au début de l’été, j’étais persuadée d’être enceinte (1e semaine de gynécologie), puis d’avoir un cancer du col de l’utérus (2e semaine). Après ce fut le tour de l’hypothyroïdie (j’me sens paaaas bieeeen, j’suis faaatiguée : endocrinologie) du lupus érythémateux (j’ai mal aux articulations, puis j’suis anémié c’est sûûûûûr  : 1e approche de la rhumatologie), et je me demande ce qui m’attend à présent !


Et puis pour tout le monde, l’étudiant en médecine, cet être étrange au rôle bien flou dans l’imaginaire populaire, est avant tout « en médecine », ce qui lui vaut tous les « tiens, j’ai un truc bizarre, là, qu’est-ce que tu en penses ? » ou « moi j’aime pas trop les médecins, mais toi tu pourrais me dire ? »

Du coup, même si l’étudiant en médecine ne sait encore rien ou très peu, même si les gens ne savent pas si vous allez être généraliste, spécialiste (pas plus que vous en fait), et n’ont aucune idée de comment ça se passe, la simple valeur accordée à ce statut presque magique de « futur médecin » vous vaut toutes les considérations (t’inquiète pas mamie, il peut rien t’arriver, on a un docteur avec nous, hein ? Suivi d’un clin d’œil complice…) et tous les jugements moraux (QUOI , tu fuuuuumes ? mais tu sais que ça fait le cancer ? et puis tu bois aussi ? mais … L’interrogation reste en suspend, tant le tableau dérange).


Alors, fier de cette reconnaissance par la société tellement plus palpable que celle de l’hôpital, l’étudiant en médecine se pointe à son choix de stage, aussi stressé qu’une gamine de 8 ans pour sa première compétition de gym, en espérant que le hasard et la chance se donnent le mot pour qu’il ait le stage le plus formateur, le plus agréable, les meilleurs horaires, le plus près de chez lui… Bref, le stage idéal qui n’existe que dans ses rêves.


Il ne l’aura jamais, bien sûr, et tant mieux pour vous, ça lui donnera de quoi râler un peu et vous le raconter ici, bande de veinards !

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25 mars 2008

Dans le grand bain

Une fois l’étape de la première année passée, le tout nouvel étudiant en médecine est plongé d’emblée dans le grand bain. Trois semaines d’immersion dans un service, avant même la rentrée suivante. « Stage d’initiation aux soins infirmiers », qu’ils appellent ça… En réalité, il s’agit plutôt d’une confrontation légèrement brutale à la vie hospitalière. A la vie et à la mort tout court, d’ailleurs.

Premier jour, premiers regards. On se jauge… il y a quelques semaines nous étions concurrents, nous voilà « collègues ». La plupart d’entre nous n’ont pas l’habitude des murs de l’hôpital. On les sent perdus, flottant dans leur blouse blanche toute neuve à la coupe improbable. Et pour ceux qui comme moi connaissent bien ces murs, on est impressionnés quand même. Passer de l’autre côté de la blouse n’est jamais anodin.

Le tirage au sort a décidé pour moi : ce sera la cancérologie.

Fa-cile.

Dans le service, on est trois « bébés médecins ». On s’est reparti les patients, j’ai une mamie toute gentille, qui vient juste d’arriver. Son histoire est très compliquée, je comprends juste qu’elle a été opérée plusieurs fois, et que ça ne veut pas cicatriser. L’infirmière lui fait une prise de sang. Mais elle a les veines trop fines, la petite dame… rien au coude, rien sur le bras… il va falloir piquer sur la main. Ca lui fait mal. Elle a beau être courageuse, on sent bien que c’est douloureux.

J’ai mal pour elle, j’ai chaud, des sueurs, l’estomac qui ne sait plus où se mettre et je commence à y voir tout noir. La patiente est tellement adorable qu’elle dit à l’infirmière : « Faut vous occuper de la petite là, z’avez vu comme elle est blanche ? » Voilà : première prise de sang, premier malaise… je sens que je vais faire une grande carrière moi !

En quelques jours, on prend nos marques. On aide les aides soignantes à faire des toilettes le matin, on apprend à faire les « sous cut’ » d’anti-coagulants, on devient même champion dans ce domaine et on compare nos scores : « Moi j’en ai fait 3 ce matin ! » « Et ben moi j’en ai fait qu’une, mais j’ai retiré un drain ! » …

Au passage du grand chef, nous sommes complètement invisibles. Tant mieux, on observe tout et on se permet même de critiquer : « T’as vu comment il parle aux patients ? » « Le pire, c’est sa manière de désinfecter la plaie, les infirmières doivent hurler ! » C’est qu’on insiste sur l’importance de l’hygiène, dans ce stage. La désinfection, le lavage des mains. C’est même la seule chose qu’on prend la peine de nous enseigner (pour le reste, c’est « démerdez-vous »…avec le sourire). Et pour les grands chefs, soit c’est enfoui trop profond dans leurs souvenirs, soit c’est qu’ils sont naturellement stériles.

A voir comme les radiologues sont naturellement immunisés contre les radiations, je penche pour la seconde solution…

On a eu la chance d’aller au bloc aussi. J’aime bien le bloc, c’est rigolo. On grimpe au sixième étage du bâtiment et on a une vue imprenable sur le quartier… j’aurais jamais imaginé ça avant. Les internes mettent la radio et font des blagues tout en opérant.

Les meilleurs, c’est les chefs de clinique. Ils sont trop beaux, et en plus, ils ne me regardent même pas d’un air condescendant quand je leur demande ce que c’est, au juste, un « chef de clinique ». C’est plus fort que l’interne et moins fort qu’un docteur, d’accord, ça me va.

Le bistouri électrique donne une odeur de cochon grillé à l’atmosphère. Après l’épisode de la prise de sang, tout le monde me dit que je peux sortir quand je veux, si je veux, que ça vaut mieux que de tomber sur le champ stérile. Mais ils n’ont rien compris : on ne voit pas les gens souffrir, au bloc. On ne voit même pas leur visage. Juste un morceau de ventre et des seins qu’on traite comme un bout de viande pour enlever la tumeur en marges saines. Et je n’ai pas de compassion pour un bout de viande, ça ne me retourne pas le ventre.

Mes deux collègues ont eu le droit de recoudre après l’intervention, ils étaient tout fiers. Moi je suis jalouse et je maudis cet univers de misogynes mais tant pis, de toute façon, je ne ferai jamais chirurgie !

En trois semaines, ce que je n’avais pas prévu, c’est qu’on finit par s’attacher. Trois semaines de « Bonjour madame machin » avec un grand sourire, « comment allez-vous aujourd’hui ? », le plus convainquant possible, parce qu’on sait très bien que cette petite mamie, ça ne la fait pas rire du tout d’être coincée sur ce lit d’hôpital.

Trois semaines à nettoyer sa plaie immense à la Bétadine. Trois semaines à attendre la programmation de l’intervention. Et puis, l’avant-dernier jour, son état s’est trop dégradé, ils ont décidé de la prendre au bloc.

Je n’ai pas osé demander à l’accompagner.

J’ai passé la journée à attendre des nouvelles, vaquant dans le service sans la bonne humeur habituelle.

Après des heures d’opération, elle n’a pas survécu.

Elle avait assez souffert, j’imagine.

Ce tout premier stage, je ne l’oublierai jamais.

Posté par OpenBlueEyes à 15:33 - Med'scene - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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